1
1Le réel
n’est tenable
Que parce
que l’on dort
En se
berçant d’oubli. Est-il imaginable
Autrement,
dites-moi, d’échapper à son sort
Lorsque rôde
la mort
Escortant
nos remords ?
Aussi bien,
je l’écris : pourchassée par cette ombre
Qui plane
sur mon coeur et ne dit pas son nom,
Ma pensée
lasse sombre
Dans l’océan
d’un non.
Et l’oiseau des songes s’envole
Qu’un nimbe mystique auréole.
Pour autant,
j’entends fuir la poésie sérieuse
Dont la
verve studieuse est, pour moi, souvent creuse.
La fantaisie,
messieurs, est tout ce qui m’importe.
Outré, je
prends la porte et sur mon dos l’emporte.
Je suis le
colporteur d’une certaine porte.
Le calvaire
du Christ comme le mien comporte
Un sens du
sacrifice épaulé par les anges
Qui chantent
dans les cieux avec des voix étranges.
2
J’habite une
maison qui ne sait rien de moi
Stoïque,
inaltérable, hormis mon propre émoi.
Le vieux
serpent du spleen s’enroule sur mon poing
Lequel, en
bout de vers, se ferme avec un point.
Et l’espoir
meurt en moi sans même dire un mot.
Je me retrouve
à l’âge où j’étais un marmot.
La clef du
dernier chant fut jetée dans le puits ;
Cela dit
assez bien que je cède à l’ennui.
Mon sort
touche à l’absurde : ô faucheuse, es-tu sourde ?
Ma mère en
me donnant la vie fit une bourde.
Comment
veiller sur l’âme au chevet de ce livre ?
La parole,
après tout, est ce qui me délivre.
Je ne suis
sûr de rien, pas même de ce rien.
Je méprise
la joie risible du vaurien.
La Terre
exista-t-elle un peu plus qu’un instant ?
L’éternité
d’amour n’aurait-elle qu’un temps ?
Je vis,
qu’il le soit dit, à Bâle dans un trou
Comme si
j’étais mis ici-bas sous écrou.
.....................................................................
Rien n’égale
jamais la grâce d’une image
Lorsque dans
son creuset l’affine un certain mage.
3
La
rédemption divine est emplie de néant
Comme une
goutte d’eau mirée par l’océan.
Ah !
puisse la douleur mener à la douceur
En donnant à
mon âge un peu plus d’épaisseur.
J’attends
que le soleil sombre dans le sommeil
Et que le
crépuscule ait ces reflets vermeils
Qui disent
la couleur de mon mal infini.
Le plaisir
que l’on prend me paraît un déni.
Jusqu’au
bout d’un jour gris, faudrait-il donc qu’on vive
Au mépris de
la fin, en inconscient convive ?
Que peut-on
lui trouver de bon à cette vie ?
Ne voit-on
donc pas bien qu’illusoire est l’envie ?
Vous allez
évoquer mon trop grand pessimisme
Qu’il
faudrait racheter par un fol optimisme.
Ce n’est en
vérité que deux sortes d’impasse.
Deux leurres
permanents, deux folies, et j’en passe.
La vérité,
partant, ne peut être absolue.
Impossible
d’ailleurs qu’elle soit même lue.
La religion
a-t-on vu qu’elle reliait ?
Que sous le
poids du dogme au mieux elle pliait ?
4
Il disait
des horreurs sur le ton de la farce.
L’homme n’est-il
un fou et la femme une garce ?
Il ouvrait
tellement sa bouche à tout propos
Qu’il ne se
donnait à lui-même aucun repos.
D’un ton
grandiloquent, il vous disait « Arrière ! »
Avant de
retomber d’un coup sur le derrière.
Il était
amateur de ces textes à chute
Qui gagnent
vos faveurs en entrant dans la lutte.
Si son épée
n’avait été faite en carton,
Il aurait
ajouté à la fureur du ton
Un geste belliqueux
et maculé de sang
Qui eût tôt
fait mourir le héros languissant.
Heureusement
pour nous, il ne croisait le fer
Et
pourfendait le diable haineux jusqu’en enfer
Que pour
jouer sa vie sous le blanc chapiteau
Egayé de
couleurs d’un cirque de tréteau.
Il faisait
exploser la consonne labiale
Au gré d’une
jactance en tous points proverbiale.
Il se
mettait en transe à la moindre occasion
Avec des
moulinets du bras pleins de passion.
5
Sa prouesse
était telle, à le voir s’échauffer,
Qu’il
mouillait le maillot non sans s’être coiffé
D’un casque
très seyant qui lui donnait un air
De vouloir
plus que tout tirer le sabre au clair.
Cet obscur
jeu de mots ne fut pas plus compris
Que le
pauvre hérisson au jardin que l’on prit
Pour un
spectre baigné d’une lueur tombale.
A couvert du
fourré, on l’entend qui trimbale
Sa peine ici
puis là, ce discret animal.
On mettrait
cependant sa patience à mal
En allant le
piquer de crayons de couleur.
Il vous
mordrait au sang sous le coup de la peur
Puis se
mettrait en boule avec flegme aussi sec.
A son
exemple la cignogne de son bec
Pincerait
illico l’infame plaisantin
Qui glisse
sur les mots comme sur des patins.
A quoi reconnait-on une femme volage
Adepte des mots doux et du beau
cocufiage ?
C’est que, libre et gracile, elle
paraît voler
D’un cothurne aérien sous le ciel
étoilé.
6
Quand sa
goguenardise et folle truculence
Lui valent
cent vivats, dans un parfait silence
Il regarde,
accablé, le public qui l’acclame
Et scrute à
travers lui les profondeurs de l’âme.
Puis il se
déculotte et vous montre la lune
Avec une
effusion pour le moins importune.
Aux anges,
le public en redemande encor ;
C’est alors
qu’il embouche et, gai, joue de son cor.
La note
virevolte et visite l’extase
D’un calice
divin et d’or pur à sa base.
Ce clown
dégingandé se nomme Scaramouche.
De sa bouche
édentée, il fait tomber la mouche.
Il aime plus
que tout la folle galipette
Quand
chevauchant Pégase, il tourneboule et pète.
Oyez-là,
bonnes gens, ce rustaud qui tempête.
Il nous
enfume tous ; je sais, je me répète.
Or,
voyez-vous, ce rustre est quelque peu poète.
Tout comme
Hugo d’ailleurs, il est aussi prophète.
Il rit à
pleines dents et d’un coup de cymbale
Il nous
surprend d’un mot, décrochant la timbale.
7
Scaramouche
est surtout un savant magicien
Qui miaule
sans façon, ne manquant pas de chien.
Il cache
dans sa gorge un famélique chat
Qui passe,
savez-vous, pour un certain pasha.
Il voudrait
vous prouver qu’il est en tous points drôle,
Que
l’humour, façonné, est comme un jeu de rôle.
Du reste il
tient pour sûr qu’impayable est sa blague
Qui parle de
cet art délicat qu’on élague
Pour qu’il
n’en reste rien qu’une pure ironie
Qui prend la
forme d’une exquise fêlonie.
Il est,
traître et menteur, le champion de la ruse.
Il se met en
colère et vous traite de buse
Si vous ne
goûtez point la soupe à la limace
Qu’il vous
sert en faisant une horrible grimace.
Sur son
tricycle abscons, il fait des tours de piste
Qui mettent
en lumière un prodigieux artiste.
Scaramouche,
causant, est tout à coup en nage.
Valsent les
noms d’oiseaux, il écume de rage.
Pégase démasqué a été refusé
Par un
fourbe éditeur au long nez aiguisé !
8
Il nous
sert, fin cuistot, une étrange salade
Qu’il
assaisonne d’eau comme à la régalade.
Dites-moi
donc un peu ! Connaitriez-vous celle
Où Totor
alité meurt de la varicelle ?
Et celle du
briquet dont jaillit l’étincelle
Pour que
monte un ballon lesté de sa nacelle ?
Et celle du
meunier barbouillé de farine
Que fort
complaisamment, il mélange d’urine ?
Et celle de
ce F perdu par le facteur
Qu’il ne
distribue point, et pour cause, l’acteur ?
La lettre
qu’il se garde est tachée de vinasse.
Il se mange
un poison capturé dans la nasse.
Gourmet, il
est friand de tout bon saucisson
Y compris du
jésus dont serait morte Adèle.
Cet être
licencieux ne fait pas de façon
Au moment de
bâfrer la rose mortadelle.
Il en est
même pour prétendre qu’ils ont vu
Sortir son
loup du bois, braquemart imprévu.
En un mot,
Scaramouche est un sacré zozo
Que l’on
dirait parfois venir tout droit d’un zoo.
9
Ne vous
avisez point de lui tendre la main.
Il vous
prendrait le bras pour finir le chemin.
Son vers de
zigoto fonctionne à la cheville
Qui gonfle
quelquefois quand la rime se vrille.
En un mot
comme en quatre, il agite un marteau
Pour clouer
quelque clou sur le ciel au plus tôt.
Il souffre
en vérité d’une dépression noire.
Commençons
s’il vous plaît par la fin de l’histoire.
Il était une
fois un pantin pathétique,
Piteux et
pantelant, à peu près sympathique.
Il ne savait
que faire afin d’être connu.
Aussi avec
piété mit-il son âme à nu.
Le public
rigola sans le prendre en pitié.
Il résolut
alors d’être un franc casse-pied.
Il nous
dirait, pas moins, nos quatre vérités.
Sa
franchise, pourtant, connut quelques ratés.
Il essuya
maint vents, noroît et tramontane.
Le public
courroucé lui montrait sa tatane.
Il est ma
foi gênant de se trouver raillé
Par un vieux
con de clown, hagard et débraillé.
10
Pour cette
raison même, il usa du sarcasme
Qui était
accueilli comme l’est un fantasme.
Il changea
de méthode et fit une roulade,
Trois tours
de piste et puis une pantalonnade.
Le public se
raidit, ne sachant comment prendre
Ce mou
revirement qu’il ne pouvait comprendre.
Scaramouche
eut alors un genre de vision
Qui
relevait, ma foi, de quelque inspiration.
Il décida de
suivre, au fond, sa vraie nature
Qui lui
dictait d’agir sans nulle forfaiture.
Il se mit à
chanter un vieil air de nourrice
Que n’eût
peut-être pas boudé la cantatrice.
Il
s’inventait un monde à son humble mesure
En parlant
du logis, cette froide masure,
Où
il devait passer une impossible enfance
Avant d’être
l’objet d’une épineuse errance.
Le public se
moucha et les larmes sourdirent.
Quoiqu’on ne
sache point ce que les gens se dirent,
Le discours
fallacieux du rosse Scaramouche,
Avec son
coeur si gros, avait ici fait mouche.
11
Passant
dorénavant son temps à larmoyer,
Oubliant
qu’elle était venue pour s’égayer,
L’assistance
sortit son plus joli mouchoir,
Afin de
mouiller là sa tristesse d’un soir.
Tout en vous
débinant un doux conte en échange,
Scaramouche,
roublard, donnait ainsi le change.
Sa jérémiade
aidant, il gagnait ces hauteurs
Où s’en
viennent planer de compétents auteurs.
Il avait
découvert sa marque de fabrique.
Ses gros
yeux lourds de pleurs tournaient au rouge brique.
S’il savait
enjôler un public malléable
Qui trouvait
maintenant ce clown plutôt aimable,
Scaramouche
pourtant ne riait plus sous cape.
Non content
de donner dans la simiesque attrape,
Il se
convainquit d’être à ce point malheureux
Qu’il lui
fallut un psy pour inspecter son âme.
Il
culpabilisait de ce grand mal heureux
Dont le feu
fort secret le léchait de sa flamme.
La marmite
du ça lui tendait comme un piège
Dont il faut
à présent que sa pensée s’allège.
12
Scaramouche
allongé sur le rouge divan
Sentit tout
aussitôt passer un petit vent.
C’était le
praticien qui venait de s’ouvrir
Sur les
lents résultats que pourrait lui offrir
Une analyse
longue, et surtout laborieuse.
La psychée
du vieux clown paraissait ténébreuse.
Pour
l’explorer et qu’il n’y eut le moindre doute,
Il faudrait
remonter, et quoi qu’il lui en coûte,
Jusqu’aux
frayeurs d’enfance, époque si charnière
Souvent
problématique où couvent la colère
Et les
refoulements. « Aimiez-vous votre mère ? »,
Lança notre
mentor. « L’amour est éphémère ! »,
Répondit
Scaramouche en se mouchant alors
Avec un
bruit terrible où l’autre vit de l’or.
Il surfa sur
la vague : « Aimiez-vous votre père ? »
« Je ne
l’ai pas connu. » « Vous manquez d’un repère ! »,
Annonça
derechef le doux psychanalyste
En
approchant bientôt de la fin de sa liste.
« Quel
est votre fantasme ? », appuya-t-il livide
Comme un
escaladeur qui regarde le vide.
13
Scaramouche
voulait être riche à millions.
Il avait
l’appétit des gloutons fourmilions.
Il voulait
être aimé au-delà du cliché.
Il rêvait de
trouver le Graal sans le chercher.
Il voulait
se gagner une célébrité
Mais qui ne
fût fondée sur la médiocrité.
Il espérait,
surtout, être enfin remarqué
Pour son talent
spécial afin d’estomaquer
Le Pierrot,
l’Arlequin, ces envieux exécrables
Qui
préfèrent jouer les dimanches au scrabble.
Scaramouche
entendait donner de la vigueur
Aux mots
dont il convient d’extraire la liqueur.
Il
témoignait d’un goût, en fait de poésie,
Pour une
vérité faite de fantaisie.
Il se
sentait en tout l’héritier de Devos,
Il jouerait
bien un jour, bien un jour à Davos.
L’avenir
était sûr, il jetterait ses dés.
Le pic est
imprenable à moins d’escalader
La paroi du
glacier au moyen du piolet.
Pour ce
faire, il prendrait le destin au collet.
14
Scaramouche
choisit de partir à la mer
Afin de voir
là si un souvenir amer
Ne viendrait
entraver ce goût des choses simples
Qu’il savait
cultiver face aux rêves trop amples.
Il pataugea
dans l’eau sans songer à nager.
Son désir
tout à coup venait de s’ombrager.
Il vit un
orphelin désespérer d’aimer
Son prochain,
ce quidam qu’il redoutait toujours.
Il écouta sa
peine afin de la calmer.
La nuit,
dans son esprit, devait trahir le jour
Afin de
s’arroger le droit d’être connue.
La vie pour
lui n’était qu’une stryge cornue.
Ne se
dérobe-t-elle à qui veut la toucher ?
La viande
n’attend-elle un couteau de boucher ?
Il vogua
quelques temps sur de telles pensées
Sans
chercher à juger ses actions passées.
Il eut un
haut-le-coeur et vomit de la bile,
Ayant à
s’étudier quelque penchant habile.
Il ne savait
goûter aux plaisirs, à l’envie
Ni aux
désirs feutrés auquel elle convie.
15
Et pourtant
on a dit cette simplicité
Dans
laquelle il voyait l’esprit de vérité.
C’était un
but auquel il souhaitait aspirer
Davantage
qu’un trait de personnalité.
L’existence
l’avait vu pour le moins errer.
Or, il lui
paraissait s’être enfin rencontré.
L’espoir
était un phare utile à repérer.
Il
suffirait, voilà, qu’il s’en saisisse au mieux
Pour garder
dans son coeur ses lueurs en tous lieux.
Scaramouche
était prompt à se désespérer
Quand sa
mélancolie prenait des airs fêlés.
Il
soufflerait sur l’or de ses rêves zélés.
Sganarelle trouva qu’il puait de la
bouche,
Que son pied sentait fort, autant que
sa babouche.
Le public,
croyait-il, n’inspirait point à rire
Du grotesque
embonpoint d’un géant prêt au pire
Mais à se
passionner pour le godelureau
De province
bêta qu’il prendrait pour héros.
Il aimait se
moquer du sentiment qu’on nargue,
D’un
Rabelais narquois vu par Léon-Paul Fargue.
16
Il donnait,
cela dit, dans la caricature,
Dans le
comique outré et la farce immature.
C’est qu’il
était resté un tout petit enfant
Qu’impressionne
le poids du massif éléphant.
Il cherchait
la lourdeur, qui s’en serait douté,
Lorsqu’il
contrefaisait l’épique âne bâté.
Son grand
tour consistait en un saut périlleux.
Il faisait
preuve ici d’une folle souplesse
Qui voyait
notre clown entre tous glorieux.
Certains
craignaient pour lui qu’un jour il ne se blesse.
C’était
sous-estimer les ressources du sieur
Qui tenait
plus que tout à flatter votre soeur,
Car c’est
pour ses beaux yeux qu’il prend ainsi des risques
Et qu’il
menace de fracturer ses ménisques.
Scaramouche
goba la mouche qui volait
Puis il la
mâchonna ; c’était ce qu’il voulait.
Il était
disposé à tous les numéros
Pourvu qu’on
le traitât en impavide héros.
Diantre, connaissez-vous celle du
guéridon
Auquel on dit ainsi : « Si
tu es gai ris donc ? »
17
Scaramouche est vêtu d’un maillot blanc et noir.
Il semble
avoit été peint par le grand Renoir.
Il porte un
canotier fait d’une paille jaune
Mais dont
l’extrémité se termine en un cône.
L’homme
ainsi affublé provoque la stupeur.
Au moindre
coup fourré, il succombe à la peur.
D’où peut-il
donc sortir ce fol huluberlu ?
Que diable,
pincez-moi, car j’en ai la berlue !
Il jargonne
un patois dont il sait le mystère,
Un mélange
de chti et de picard austère.
Scaramouche
aguerri monte un cheval de bois.
Puis il sort
un pinard que du coude il s’envoie.
La bêtise
arriérée, c’est en somme sa voie.
Il se tourne
le pif pour indiquer qu’il boit.
Il se jette
bientôt sur un vieux rocking-chair
En disant
qu’il attend l’engeance de sa chair.
Gargantua,
son fils, apparaît sur le seuil.
Avec son
habit noir, il paraît en grand deuil.
Veuillez le
suivre pour le meilleur ou le pire,
Pour un
simple royaume, ou bien pour un empire.
18
« J’assisté
hier soir à ton plus grand spectacle ;
Et quelle
riche idée que celle du pentacle
Qui tourne
sur lui-même ainsi qu’une toupie !
L’histoire du
cheval qui se tire le pis
Etait
farcesque à souhait », déclara Gargantua,
Lequel s’en
revenait tout juste de Nantua.
« J’ai
pris bien du plaisir au récit de mes frasques
Que ton
foutraque humour rendit assez fantasques.
Ta faconde
spéciale et tes gags à gogo
Que sans
tergiverser tu donnes tout de go
M’ont filé
le tournis. Je me suis vu grincer
Des dents
plus d’une fois, plongé dans ton récit.
Je ne suis
pas venu pourtant pour t’encenser.
Permets moi
sur ce point d’être des plus concis.
Que
dirais-tu d’aller demain te balader ? »,
Demanda
Gargantua à son père intrigué.
« La
cause que je suis sur le point de plaider
Réclame
quelque tact pour en passer le gué. »
Scaramouche
écouta très religieusement
En
opinant du chef de moment en moment.
19
Scaramouche
et son fils quittèrent la maison
Dès
le matin suivant alors que pointait l’aube.
L’affaire
requérait une fraîche raison.
Ils avaient
entre-temps cuisiné une daube
De sanglier
goûteuse, épicée de gingembre.
Et ce fut
par un mois glacial de décembre
Qu’ils
montèrent à bord d’un canot sur le Doubs.
Il flottait
dans les airs un petit vent très doux.
« Tiens ! »
se dit le lecteur, « j’ai cru qu’il faisait froid.
Voilà un
trait de style éminemment adroit
Encore que
bizarre et je suis bien curieux
De savoir où
nous mène ainsi le narrateur. »
Il paraît
qu’ils s’en vont quelque part, tout au mieux.
Dans les
champs autour d’eux, zonzonnait un tracteur.
Ils allaient
voir un roi qui se mourait, dit-on.
On peut
trouver cela quelque part dans Caton.
Scaramouche,
hébété, lisait toute l’histoire.
Après quoi
notre auteur rangea son écritoire.
20
En quittant
Besançon, le duo ne savait
Si la sauce
prendrait. Or, pour l’heure il n’avait
Que
vaguement été question d’un tel voyage.
On n’aurait
su comment en lire le présage
A moins de
deviner que Scaramouche fît
Des oreilles
de porc avec des fruits confits.
Et le canot
voguait sur le Doubs besogneux
Qui mettait
à tourner en méandres teigneux
Un soin particulier. Bientôt le Pont de l’Oie
A babord fut
en vue, ce qui les mit en joie.
Pontarlier
dépassé, on accueillit Arson
Pour sa
savante énigme et sa vache d’arçon.
Le roi de la
Picole avait pour serviteurs
Des piliers
d’abreuvoir, d’après notre brochure.
L’histoire
est-elle vraie, l’histoire est-elle sûre ?
Autant
demander l’heure aux thanatopracteurs.
Ils vous
répliqueraient qu’ils ont bien autre chose
A foutre que
cela quand la mort sent la rose.
On attendait
alors que passe le facteur
Pour
connaitre la suite écrite par l’auteur.
21
Ils virent
un fossé, un ours puis un vallon.
C’était peu
dire que le temps paraissait long.
Il virent un
chemin, un fossé, un dindon.
C’était là
tout ce dont la vie nous faisait don.
Ils virent
un curé, des ouailles dans le pré,
Un voilier
qui volait, semble-t-il tout exprès.
Ils virent
tout autant la danse de Saint-Gui
Qu’en tutu
répétait la troupe de Maggy.
Ils virent
un boa qui se liait d’amitié
Avec un
baobab pratiquant le métier
D’espion
dans un roman menteur de bout en bout.
Ils virent
un griot revêtu d’un boubou.
Que ne
virent-ils pas dans le vallon doré
Où le vent
répétait fa mi sol ré do ré.
Il y eut un
matin, il y eut un grand soir
Et toujours
le matou ronronnait dans le noir.
Ils virent
un nabab, un phoque, une otarie
Et toujours
le vieux puits réveillait l’eau tarie.
Il n’y eut
bientôt plus qu’une grosse dondon
Qui trompait
son mari, mais avec qui, pardon ?...
22
Scaramouche,
morose, était bien diverti
De ses
nombreux soucis qui devenaient petits.
Il se disait
que l’homme est un roseau pensant
Qui plie
mais ne rompt point, tant qu’il est agissant.
Il vit une
oasis au fabuleux mirage,
Un château
d’or au ciel traversé d’un orage.
Il vit
s’échelonner le souffle d’un typhon
Ainsi qu’un
sphinx assis sur le nez d’un griffon.
Il y eut un
matin et il y eut un soir
Et toujours
le matou se fondait dans le noir.
Gargantua,
rêveur, songeait à sa patrie
Qu’avait un
jour quittée sa bienaimée fratrie.
Son âme
était marquée par une pétulance
Que jamais
n’entachait la sourde flatulence.
Sa bedaine
accusait une ventripotence
Qui ne l’empêchait
point de chercher sa pitance.
Après avoir
conçu le plan de sa caverne,
Platon
chercha longtemps l’entrée de la taverne.
Cela ne
prouve rien et je suis bien d’accord.
Qu’imaginer
ici afin d’être raccord ?
23
L’inspiration
n’est pas un conte, croyez-moi.
On s’en rend
compte mieux quand elle fait défaut.
Alors,
persévérons. Nous n’avons pas le choix.
Avancer dans
le texte est le jeu qu’il nous faut
Pour fixer
le motif qui parfois se dérobe
Comme
s’ignore un Christ à la tantrique robe.
Je ferais le
récit de son amour fatal
Tel qu’un
fruit interdit qu’on dévore à l’étal
Si je
n’avais pas un travail bien plus pressé
En l’espèce
d’un art que je voudrais hausser
Au point
qu’il laisse voir la misère danser.
Scaramouche,
au moral, est un homme stressé.
Depuis un an
ou deux, des dettes le tourmentent.
Il en perd
le sommeil. Ses créanciers le hantent.
Il voudrait
que ses maux finissent au plus vite.
Il voudrait
oublier mais un miroir l’habite.
Il voudrait
oublier mais les faits le rattrappent.
Il voudrait
oublier mais les soucis le frappent.
En
attendant, qu’importe, il regarde la rive,
Le cannot
progresser et l’onde, cette eau vive.
24
Scaramouche,
pensif, dans sa tête gamberge.
Pégase les
suivant, trottine sur la berge.
Midi vient
de sonner au clocher d’un village.
Le cannot
creuse l’eau dans son mouvant sillage.
Gargantua,
repus, se caresse la panse
Comme un
cheval fourbu qu’un palefrenier panse.
Le soleil
dans l’azur dépêche ses rayons.
Un bohémien
là-bas ballade ses haillons.
Le roi de la
Picole attend dans son palais
Que le
consulte un homme appelé Rabelais.
Il s’agit
d’une affaire essentiellement grave.
Pégase,
dessellé, chemine sans entrave.
L’auteur
bataille dur pour libérer la rime
De quelque
jet de sac dans le sens qui l’arrime.
Il cherche
la musique et le rythme précieux
Qui,
rebelles au labeur, le rendent anxieux.
Mais le
lecteur prétend qu’on le mène en bateau,
Qu’impatient
il attend d’en descendre tantôt.
Si l’auteur
ne sait pas où il va, qu’il arrête
De pêcher au
lagon des poissons sans arête.
25
La requête
est sensée. Nous sommes résolus,
En raison de
l’absurde où l’on tombe au surplus,
A donner
gain de cause au lecteur trop frileux
Pour trouver
harmonieux un visage anguleux.
Vite,
descendons là au premier port venu.
C’est au
pays de Gex que l’auteur attendu
Gagnera ses
lauriers en étant mieux connu.
Du reste les
honneurs ne lui sont-ils pas dûs ?
Il s’agit de
plaider une cause, a-t-on dit.
Scaramouche
et l’auteur sont à sec de radis.
Il paraît
que ce roi est le sponsor des arts.
Gargantua le
croit. Ce n’est pas un hasard.
Son père,
maladif, s’enferme en un cachot
Où il fait
par trop froid quand il ne fait pas chaud.
Il sait
d’ailleurs combien sa morne solitude
L’empêche
souvent de prendre de l’altitude.
Il n’a
jamais trouvé l’amour chez une femme
Et pour
cette raison la vie lui semble infâme.
Tous les
sketchs qu’il écrit sont une échappatoire.
Il s’en sort
par le rire, et les coups de pétoire.
26
Le canot
bourlingueur accoste à Nantua
Où vit avec
ses chats le fameux Gargantua.
Le royaume
s’étend non loin de cette ville.
Il faut
passer des ponts puis un dragon servile
Qui se
contente de vous poser une énigme
En forme de
charade héritière du zeugme
Où résonne,
loufoque, une incongruïté.
Scaramouche
répond que c’est la gratuité
Qui seule
ordonne l’Art, l’artichaut sans erreur
Que le
joueur déguste en s’en rendant vainqueur.
Apparemment
cela n’avait que peu à voir
Avec la
belle énigme entrée dans le miroir.
« Quel
est le chat qui sait fabriquer un violon ? »,
Demande en
rougeoyant le terrifiant dragon
Qui semblait
bientôt prêt à sortir de ses gonds.
Scaramouche
roula des yeux tout globuleux
En pestant à
part soi face au monstre galeux.
N’y voyant
que du feu, il frappa du talon.
« N’est-ce
le chat luthier ? », raisonna-t-il enfin
En découvrant
combien ce cerbère était fin.
27
Grâce à
cette réponse, ils passèrent le gué
Derrière le
gardien, sans être dézingués !
La rivière
dormait dans son drôle de lit
Sans table
de chevet, ni livre que l’on lit.
Quoi qu’elle
fût à sec, un grand poisson-pilote
Faisait pour
la guider des mouvements de glotte.
On vit même
Platon se cacher dans sa grotte
Tandis qu’un
marsupial se fendait d’une crotte.
C’était
vraiment, ma foi, du grand n’importe quoi
Que ce
royaume abscons qui vous rendait tout coi.
Dans un fort
courant d’air qui recherchait sa prise,
Une
plaisanterie très loin d’être comprise
Nous intima
de suivre un ours qui passait là
Revêtu d’une
peau de bête à falbala.
En effet un
volant de dentelle bordait
Sa pelisse
cousue par un vilain dadais.
Un
lampadaire bleu nous servit de valet.
Il se
courbait sans cesse, obséquieux et laid.
Il portait
un chapeau du reste, un panama
En faisant,
étourdi, son joyeux cinéma.
28
Nous dûmes
illico rendre hommage à un âne
Qui ne
voulait brouter que sainfoin et bardane.
Dans le
vallon doré, nous vîmes une belette
Qui soudain
s’avisa de manger le mot blette.
Sur sa
langue sortie pour nous faire la nique,
Il lui
restait un E qu’on ne s’expliquait point
A moins de
retirer à l’humour son pourpoint
En
déshabillant Paul pour vêtir Véronique.
Le roi de la
Picole habitait un palais
Qui avait,
paraît-il, quelque chose de laid.
La chose
s’expliquait du fait que Rabelais,
Ce bonhomme
replet, nous priait s’il nous plaît
De voir en la
laideur la beauté qui s’ignore,
Pardonnant
au bossu sa bosse, si, signore.
De fait il
suffisait, pour vivre en son royaume,
De chômer
hardiment sous de bons toits de chaume
En ne
suivant jamais que notre bon vouloir.
Il
suffisait, pardi, de gaiement festoyer
Et de vivre
aviné du matin jusqu’au soir
En laissant la
folie dans les airs tournoyer.
29
Sous son
justaucorps blanc, le roi de la Picole
Au moment de
l’envol, se rit et caracole.
Toujours en
compagnie de ses cent serviteurs
Qui sont, à
dieu ne plaise, autant d’apiculteurs,
De gras
fermiers et de joyeux viticulteurs,
Qui sont aux
petits soins de ce rude noceur,
Il se trouve
affalé sur un trône de stuc
Qui tourne
sur lui-même à la faveur d’un truc.
Une fausse
rumeur avait couru, ce semble,
Sur ce roi
facétieux. N’allait-il donc plus l’amble
Avec fronde
et vigueur au point de se mourir ?
La nouvelle,
infondée, pouvait toujours courir.
Il n’est
rien de plus faux, d’ailleurs, je vous assure
Depuis que
ce matin remonte le mercure.
Nos
visiteurs alors, songeant à la requête
Qui avait
décidé de leur plaisante quête,
Obtinrent
une audience auprès du souverain
Qui frappa
sur un gong avec un plat d’érain.
Quand il les
vit venir, il les eut à la bonne
Aussitôt
puis ouvrit sa meilleure bonbonne.
30
« Dites-moi,
majesté,... » commença Gargantua.
« J’ai
lu quelque part que vous aimiez les artistes,
Prompt à les
consoler quand vous les voyez tristes.
C’est à
cette fin-là que l’on s’évertua
A trouver un
mécène ailleurs qu’en ce royaume
Qui nous
passe déjà sur l’âme ainsi qu’un baume. »
« Prenez
donc de mon vin », déclara Rabelais
Qui buvait
ce nectar comme du petit lait.
« Ta
tête m’est connue et je m’efforcerai
De faire à
cet égard tout ce que je pourrai.
Mais je ne
suis pas riche et je n’ai pas de bourse.
Le fond de
ma pensée ? L’argent fait le malheur ;
Heureusement
pour moi, j’échappe à cette course.
L’avarice
est partout. Je ne suis pas des leurs ! »,
Devisa
Rabelais sur un ton chagriné.
Sur ce il se
moucha puis se tordit le nez.
« Je
suggère, ma foi, que vous restiez ici. »
« C’est
fort gentil à vous. Du fond du coeur merci »,
Répondit
Scaramouche avec un regard louche
Qui eût
désappointé un monarque farouche.
31
Etait-ce le
matin ou la fin de journée ?
La pendule
du temps semblait s’être arrêtée.
Quel jour
était-ce donc et quel mois de l’année ?
Scaramouche
avait pris la tête dépitée
De ceux
qu’un faux serment vient soudain décevoir.
« Adieu
mes songes fous, beaux rêves au revoir ! »
Sous le coup
malgré lui d’un retour d’utopie,
Il se mit en
chemin vers Saint-Cirq-Lapopie.
Mais il se
ravisa, tout comme Gargantua
Qui se
saisit du poing d’un cobra qu’il tua.
Scaramouche,
vaseux, ne savait plus pourquoi
Mis à mal
par le sort, il existait encor.
Ce n’est pas
cependant qu’il attendait la mort
Qui
maraudait parfois, munie de son carquois.
Pas plus ne
cherchait-il à imiter l’autruche
Qui mettait
dans sa poche, ô ballon de baudruche,
Son ego
mortifié quand elle s’enfonçait
Au gré de
toute peur, corps et biens dans le sable.
La peine de
notre homme était insaisissable.
Il vit alors
un lièvre en retard qui fonçait...
32
Alice, dans
le bois, prit un air apeuré.
« Le
temps n’est qu’illusion ! Quelle heure peut-il être ? »
Fit-elle en
bondissant près d’un petit fourré.
La lune,
là-dessus, ouvrit grand sa fenêtre.
Dans le
valon doré, c’était le crépuscule.
L’ombre
combat le jour. La lumière recule.
Gargantua
sortit un galet de sa poche.
Après avoir
visé l’anguille sous la roche,
Il revint
aussitôt à de plus doux transports.
Il se mit à
croquer des oreilles de porcs.
C’est le
péché-mignon du bon vieux Gargantua.
Malgré
l’hiver cuisant, tout à coup il sua.
Un barde
dans le bois beuglait une rengaine.
Scaramouche
nota sa bizarre dégaine.
Tout proche
on entendait un mièvre carrousel.
L’ogre chenu
mettait dans sa soupe du sel.
Au fond du
bois doré, tout passait pour normal.
On voyait se
lever plus d’un sombre animal.
Scaramouche,
curieux, aperçut la sorcière
Qui allumait
un feu dans sa triste chaumière.
33
Le
lendemain, le roi rappela les deux hommes
Qui étaient
descendus dans une auberge mauve.
Cueillis au
pied du lit par une diva chauve
Et six nains
adipeux jonglant avec des pommes,
Tous deux
firent les frais d’une rude fanfare.
Des cuivres
exultant rentraient dans la bagarre.
Trois
pipeaux par-dessus sifflaient leur note unique.
C’était
assourdissant. En avant la musique !
Quand un
trombone obscur lâcha son dernier cri,
Scaramouche
connut le silence du prix.
Un ours en
short entra, hawaïenne chemise.
« Je
suis le lapin blanc ; on le voit à ma mise !... »
« A qui
devons-nous donc ce fantastique accueil ? »,
Fit mon
Gargantua tout à fait étourdi.
Scaramouche
lui-même était abasourdi.
« Le
roi n’a pas dormi hier dans son cercueil !
Il vous
mande au palais car il s’inquiète un peu. »
« Nous
lui rendrons visite aussitôt qu’on le peut. »
C’est ainsi
que le père et le fiston se mirent
En route de
ce pas, bien plutôt qu’ils ne fuirent.
34
Le roi
tournait en rond comme un fauve, au palais.
Il avoua ne
pas s’appeler Rabelais
Mais Picpus
le matois, un paysan du cru.
La question
maintenant, que ne l’avez-vous cru ?
Sur ce,
l’ours s’effaça puis retourna prier
Avec le
moine doux qui ne savait crier.
Le roi se
morfondait dans sa salle du trône.
Un prêtre du
pays testait sur lui son prône.
« Je
serais fort heureux de vous venir en aide.
Je crois
m’être guéri. Mon avarice cède »,
Lâcha le
souverain quand il vit notre aède.
Voilà mon
Gargantua qui avance et qui plaide
Aussitôt
qu’introduit, la cause des artistes
Qui courent
le cachet avec des mines tristes.
Rabelais,
fort touché, pleura dans son mouchoir.
Ce que
c’était que de tomber sans même choir !
Disant comme
cela : « Voulez-vous ce louis d’or
Corruscant
et fatal sur lequel le Louis dort ?
Peindrez-vous
en des vers ma largesse infinie
Qui vaut
plus qu’un trésor, quoique mal définie ? »
35
Puis le roi
demanda de lui faire un sonnet
Qui pourrait
lui servir la nuit de chaud bonnet.
Scaramouche
appâté tomba dans un délire
Qu’il devait
tout entier à sa vibrante lyre.
Il parla de
Piérette et de son pot au lait
Qui fit
sourire le grand François Rabelais.
Il évoqua
d’ardeur ce long serpent de mer
Nageant sous
les récifs. Il chanta même un air
Qu’on lui
chantait enfant dans la masure froide
Où sa mère
engourdie se tenait toute roide.
En éhonté
flatteur, il peignit le portrait
D’un roi
très impérial qui dans la scène entrait.
Majestueux,
ce roi éclipsait ses rivaux
Qui savait
guerroyer par les monts et les vaux.
Rabelais
approuva d’un hôchement de tête.
Il
assistait, pantois, à des hourras de fête.
Un ramdam de
tambours souligna sa sveltesse.
Que désirait
manger sa fabuleuse altesse ?
Scaramouche
exalté s’y prit si bien en somme
Que l’humour
et l’amour partirent faire un somme.
36
Quant au
pauvre Pégase, on l’avait oublié
Chez
Scarlett, au haras. Il fut de tous envié
Pour son
talent spécial qui le faisait pester
Au doigt et
à l’oeil. Il savait vous empester
Avec ça
d’une haleine étrangère au mouton.
Tout en se
saisissant d’un blanc moulin à sel
Descendu
tout à coup d’un vertigineux ciel
Où passaient
des oiseaux, il vous disait « Moud-on ? »
Ce coursier
ahuri, qui serait pétomane
Quoi que
nous récusions ce trait dont il émane
Une
diffamation desservant qui la sert,
Après le
picotin, attendait le dessert.
Mais nul ne
s’avisa de remplir l’estomac
De ce grand
goulu-là. Que vous dire ? Il passait
Comme un coq
empâté, son temps dans un hamac.
Quelques
pies jacassaient et il s’en agaçait.
Il
attendait, contrit, le retour de son maître
Qui pour
l’heure ébloui s’adonnait à son mètre
Dans un
éloge qui devait flatter le roi.
Il
suffisait, pardi, de compter jusqu’à trois.
37
Il rencontra
sur place un très digne mulet
Lequel avait
porté jadis Sancho Pansa.
Quelle est la différence entre telle
mule et
Le plus petit mulet ?... Ainsi qu’il le pensa,
Tournant
dans son esprit de complexes pensées
Qui, la
plupart du temps, se trouvaient dépassées,
Ce n’était
tout au plus qu’une affaire de taille !
Le mulet devisait
sur sa couche de paille,
En nommant
quelquefois l’hidalgo de la Manche
Qui était
toujouts prêt à un effet de manche.
Il entendit
causer de la mule du pape
Et n’avait
depuis lors que ce mot à la bouche.
Scaramouche
en coulisse écoute Scaramouche.
« Le
cardinal n’est pas un genre de soupape »,
Clame-t-il
haut et fort en se grattant le front.
« Il
serait très mal vu de lui faire un affront. »
Le mulet se
leva. Il se nommait Gaspart.
Mon Pégase
alléché le sent de part en part.
Puis, ni une
ni deux, ils sortent du haras
Sous les
yeux interdits de Scarlett O’Hara.
38
Ils
décidèrent de se mettre ensemble au vert.
Ils
chanteraient la vie tous les deux de concert.
Ils virent
le dragon qui jouait aux échecs
Contre un
ours farfelu dans la rivière à sec.
Ils
passèrent le gué sans plus tergiverser.
Ils virent
un faux col qu’ils purent traverser.
Ils
franchirent un ru qui tombait sur le sol
D’une clef
jamais vue où pendait un bémol.
Puis la
portée s’ouvrit et ils virent plus clair.
Dans l’azur,
sur un mot, zigzaguait un éclair.
Pégase,
dépassé, ne savait où se mettre
Car le mulet
faisait à tire l’arigot
Des farces
qui auraient fait sourire son maître.
Le fait
était-il dû à des plats d’aligot ?
Il virent un
moulin et Quichotte dessus
Qui baffait
un géant. Ils n’étaient point déçus.
Ils virent
une étable et broutèrent du foin.
Une cloche
timbrée sonnait de loin en loin.
Ils furent
pour finir devant l’auberge mauve
A côté, vous
dit-on, de la montagne fauve.
39
Scaramouche,
au palais, peaufinait son éloge
Où l’ermite
Bernard en maugréant se loge.
Car il ne
faut pas moins qu’un furieux crustacé
Pour savoir
où finir et comment commencer.
Bien des
péripéties plus tard se lève un vent.
C’est notre
bon Gaspart, le derrière devant.
Il entre à
reculons dans le palais ailé
En affectant
un ton pour le moins détonnant.
Le mulet se
retourne alors qu’il va tonnant.
Il s’est
fait annoncé par un manchot zélé.
« Mon
bon sire, c’est moi le mulet de Sancho.
Veuillez me
pardonner d’avoir le sang si chaud.
Pégase
attend dehors sa ration de foin.
Pour l’avoir
au plus tôt, il fera tout un foin. »
Scaramouche
affairé suspend son vers en cours.
Un bouffon
effaré présentement accourt.
Il prend
l’âne au licou et puis l’amène au roi
Qui réléchit
un temps, roulant, d’un air songeur,
Des idées
dans sa tête. Il montre un poing rageur
Au serviteur
fautif, qui sort avec effroi.
40
Le roi de la
Picole est bien trop occupé
Dans son
antre royal pour être ainsi coupé.
Scaramouche,
surpris, ne sait plus quoi penser.
Pégase l’a
suivi ! Que va-t-il se passer ?
Dans la
salle du trône, on entend une ruche.
Dans sa cage
enfermée, chantonne une perruche.
Gaspart ne
bouge pas, il ne sait trop que faire.
Avec un
histrion, le roi semble en affaire.
Le manchot
congédié veut s’expliquer d’un mot.
A la porte,
ennuyé, il croque le marmot.
Scaramouche,
tout chose, à tort et à travers,
Caresse le
monarque en d’improbables vers.
Chaque jour
il recoud son étoffe défaite.
Et bien
qu’il se compare à Hugo le prophète,
Force est de
constater qu’il est bien en-dessous
De son
modèle en tout. Le roi de la Picole
Du coin de
l’oeil l’observe et compte chaque sou.
Scaramouche,
troublé, range un bâton de colle,
Ravaudant
bout à bout, quand le sens s’amenuise,
La métrique
et les vers pour que nul ne se nuise.
41
Scaramouche
répète un rôle sur mesure
Qui le verra
traiter le vers et la césure
Autant qu’il
se peut sur un pied d’égalité.
La fatuité
s’invite ? Eh ! comment l’éviter
Quand le
poète ne cherche qu’à léviter ?
Un moment,
je vous prie. Je veux vous inviter
A suivre
incontinent son meilleur numéro.
Il joue un
dur à cuire, énorme et baroudeur
Arborant
pour vous plaire un visage boudeur.
Ce bretteur
démasqué prend à partie Zorro
Qu’il
s’imagine voir le narguer près d’ici,
Dans la
verte campagne où il se trouve assis.
C’est alors
qu’il rencontre, hilare, Alphonse Allais
Qui sur sa
tête porte un petit pot au lait.
Le pote
Allais lui tint un ambigu langage
Fleuri de
jeux de mots, matiné de ramage.
Il dit avoir
perdu son fier ara qui rit
Et lui coule
des yeux geignards de merlan frit.
« Ne
l’avez-vous point vu ? », demanda le comique
Qui fit
vrombir dans l’air un tonnerre cosmique.
42
Or, pendant
ce temps-là, le monarque au palais
Sur son
trône assoupi écoutait la luette
Lui
fredonner un air épatant l’alouette.
Un page
s’approcha : « Cher monsieur Rabelais,
Il en va de
l’honneur, vous devez recevoir
Cet éleveur
de poux qui tenait à vous voir
Et qui
répond au nom de Gentilhomme Allais.
Il est fort
avenant et boit du petit lait.
Pourquoi ne
pas en faire un de vos conseillers ?
Il pourraît
contrôler vos moutons empaillés,
Tourner
certains discours, étudier les plaidants
En l’espèce
surtout ceux qui manquent de dents. »
Cet homme
goguenard fut de suite introduit
Après qu’un
philistin fut du pied éconduit.
« Que
me vaut ce plaisir ? », insinua le roi.
« Tel
que vous me voyez, je recherche un emploi. »
« A
quoi êtes vous bon ? », répondit le monarque
« Je
sais quelques on-dits sur l’une ou l’autre Parque.
Je peux
chanter en fa certaine barcarole,
Emincer la
carote ou couper la scarole... »
43
Le monarque
se lève, en se remémorant
Les mots de
Scaramouche à propos d’une pièce
Qui
emplirait d’un rire à tout casser la pièce.
« J’espère
évidemment que ce sera marrant »,
Se dit-il in
petto en reluquant Allais.
Ce cosmique
en costard plaisait à Rabelais.
« Savez-vous,
cher monsieur, jongler avec des gommes ?
Savez-vous
imiter une voix de rogomme,
Le chant du
rossignol, le bruit sec du pivert ?
Savez-vous
aligner de guingois quelques vers ? »
« J’avoue
ne pas savoir mais je pourrais apprendre.
Veuillez
tenir pour sûr que je saurai surprendre
L’auditeur
enivré qui me prête l’oreille
Que je ne
lui rends point avant que n’appareille
Dans le
vallon doré le navire du songe. »
Il se fendit
alors de phrases à rallonge,
Evoquant ses
succès de comique troupier.
Il tenait en
sa main une fleur de pourpier,
Jubilant à
l’idée de croquer du papier
Sans savoir
s’il aurait un plâtre dans le pied.
44
Scaramouche
trimait comme jamais sans doute.
Dame, une
pièce en vers se jouant à Venise !
Il polissait
les mots et mouillait la chemise.
Pour
l’écrire il s’était coiffé d’une moumoute.
Cette oeuvre
de commande, ah quel défi c’était !
Il le
verrait suer. D’instinct, il le sentait.
Allais
jouerait un rôle aviné de manant
Dont nous
vous donnerons l’idée dès maintenant.
Il ferait le
planton toute la nuit durant
Sous le
balcon de Diane, amoureuse d’Ulysse.
Elle aurait
un nez d’aigle et la peau des plus lisse.
Choyée par
un barbon, son tuteur de tyran,
Diane
n’aurait bien sûr de cesse d’échapper,
Avec des
ruses d’âme à bien vous attraper,
A son
chaperonnage extrême et sans merci.
Il va sans
dire qu’il l’aimerait bien aussi.
Ulysse
s’emploierait à soudoyer quelqu’un
Pour qu’un
mot fût passé par le luthier d’Aquin.
Ce fut la
couverture efficace d’Ulysse
Qui se
désespérait tout seul sous sa pelisse.
45
Sous un
porche dans l’ombre, en silence il se glisse.
Pour mieux
voir le balcon, son oeil de lynx se plisse.
« Qui
va là ? » entend-on résonner au lointain.
Diane se
tient là-haut avec un air mutin.
Elle a lu le
mot doux, promesse d’un matin.
L’auteur
gratte sa feuille. Il en perd son latin.
La lune
s’est levée dans le ciel cramoisi.
Le manant
aviné jouera l’amant transi.
Ulysse ne
veut pas se trahir par sa voix.
« Cette
astuce fonctionne ou ne fonctionne pas ?
A trop me
questionner, je cours à mon trépas. »
Toute une
après-midi de la sorte passa.
« N’aurais-je
rien de plus original que ça ? »,
Se lamente
l’auteur qu’épuise le sujet.
« Je ferai mieux plus tard. Ce n’est
qu’un premier jet. »
« Tout
cela doit finir par le barbon berné ;
Mais comment
déplier une cape à son nez
Afin de
l’aveugler ? Je manque de matière !
Il convient
que mes vers soient baignés de lumière
Et je vois à
regret que ma chandelle est morte.
Il faut
absolument que, forte, ma voix porte ! »
46
Scaramouche
s’exerce à délayer l’intrigue
Que, foin
des vieux ressorts, son effort d’auteur brigue.
Il se sait
imiter Beaumarchais et Rostand.
L’imitation
n’est-elle un vrai défi pourtant ?
Il serait
beau d’ailleurs qu’il pût en faire autant.
Ces
dramaturges sont pour le moins épatants.
« Mais »,
se dit-il alors, « quelle veine exploiter
Pour que le
roi céans soit quand même appaté ?
Ne me
suis-je engagé à ce qu’il rie, en somme ?
Il faut que
le barbon soit rossé ou tout comme ! »,
Observe
Scaramouche en se grattant le crâne.
« Je le
ferai filer, en croupe sur un âne.
Diane
enamourée accueillera l’aubade
En poussant
l’animal à donner sa ruade.
Il me manque
un détail, un déclic dans l’histoire...
Le manant
aviné tient d’un rôle à tiroirs ;
Je le
découvre enfin, il est plus qu’accessoire.
Au surplus,
il me reste une chose à savoir... »
Pourvu que
le désir les tienne jusqu’au soir,
Ils seront
l’amour même. On s’apprête à le voir.
47
Scaramouche
et Gaspart entrent au coude à coude
Dans une
course hâtée que le Tout-Paris boude.
Le roi,
pendant la nuit, se réveille en sursaut.
Il rêvait
d’un enfant qui prenait dans un seau
Des sardines
à l’huile attachées par un fil.
Une
princesse hindoue faisait battre ses cils.
Alphonse
Allais s’essaye à des vers mirifiques
Tels des bagues
serties pour le moins magnifiques.
Loin d’être
aisée, la chose est une sinécure
Pour de plus
forts que lui. Du labeur, il n’a cure.
Il voudrait
composer une sotie verbale
Et non se
faire faire un second trou de balle.
Aussi
vient-il donner dans la facilité
Que le
lecteur d’ailleurs paraît plébisciter.
Ce roi du
picolo ne serait qu’un fantoche
Qui s’écoute
miauler, un minet dans la poche.
Scaramouche
est un fat et son fils un benet.
Ce Feydeau
relooké en a sous le bonnet.
Du reste son
humour est le plus fin qui soit.
Jamais il
n’en fait trop, jamais il ne déçoit.
48
Le mulet
s’en alla, la queue entre les jambes.
Scaramouche voulait
s’atteler à des ïambes.
Il aurait en
Allais un concurrent de choix.
Il écrirait
sa farce et il plairait au roi.
Quant à
Gargantua, il se taillait la barbe.
Il est prêt
à l’emploi, le papier qu’on ébarbe.
Je suis,
avoue l’auteur, à court là d’une rime
Et je
jargonne un brin en confessant mon crime.
Si le sens
en pâtit, je suis prêt à sortir.
......................................................................
Suivons
plutôt le roi sur le point de partir.
Il met un
point d’honneur à chevaucher Pégase
En tenue
d’apparat, caparaçon de gaze.
On eût dit
un bonbon dans un conte de fée,
Quelque bête
de foire avec goût attifée.
Rabelais
monte en selle et parade à dessein
Dans les
rues du royaume où le suit son essaim.
Il est
apprivoisé et ne pique jamais.
Je vois que
vous doutez et m’opposez vos « mais ».
L’écriture à
mon sens doit demeurer un jeu
En sus
d’avoir aussi un littéraire enjeu.
49
Il commença
d’abord par visiter ses vignes
Qui
s’espaçaient là-haut, sur la colline en lignes.
D’un saut,
il s’arrêta ensuite Au lion d’or
Qui
rappelait à tous, certes, qu’au lit on dort.
Le roi fit
son entrée, dignement salué.
Sa mise
avait de quoi tous nous éberluer
Avec son
haut de forme et sa marotte à poils
Dont il
assaisonnait les siens d’un air cordial.
Or, il était
suivi par un espion des Pouilles
Qui, pour
faire bon poids, commanda deux andouilles.
L’auberge
était remplie de négociants en vin,
Des mages
opinaient, écoutant un devin.
Les chopines
dansaient, on buvait à Bacchus.
Un gugusse
était là qui détaillait ces gus.
En
s’attablant, le roi consulta le menu.
L’aubergiste
approcha et d’un large sourire
Qui
distingue entre tous le chat noir du Cheshire,
Il se
félicita de ce nouveau venu.
On me
rétorquera que ce chat ne sourit
Que
lorsqu’il voit courir une verte souris.
50
Je le
confesse, soit ! Qu’est-ce que cela change ?
Il s’agit de
trouver la rime qui m’arrange.
Souvent
embarrassé, je lâche mon fardeau
Qui tombe en
le brisant sur un frèle radeau.
« Voilà
qu’il recommence à visser sa cheville ! »,
S’exclame le
lecteur de retour de Séville.
« Je
voudrais vous y voir », commente Scaramouche
Chaque fois
qu’un propos à ce sujet-là touche.
« Rimer
est délicat ! », renchérit Scaramouche
Qui chasse
de son nez une agaçante mouche.
Renseigné
par Gaspart, l’espion sans un mot mange ;
Une puce
assoiffée de son sang le démange.
Un couple
d’amoureux, heureux, main dans la main
Cueille le
fruit du jour, sans songer à demain.
Ils frappent
le trottoir de leurs sabots jolis,
Joyeux et
sans souci. C’est bien ce que Jo lit.
Gaspart,
dissimulé derrière un lampadaire,
Aperçoit,
qui s’en vient, un curieux dromadaire
Qu’il ne
faut pas confondre avec le vieux chameau.
Il suffit
qu’un c saute et nous avons hameau !
51
Pégase pour
sa part attend près d’une échoppe.
Tandis que
les clients vident plus d’une chope,
Dans
l’auberge l’espion fourrage dans un sac.
Puis il en
sort bientôt un marteau tout à trac.
Son regard
est empli d’une lueur macabre.
Sur un mot
de ma part, il s’empare d’un sabre
Qu’il fait
virevolter dans les airs avec rage.
D’ailleurs,
à ce moment, on entend un orage
Qui gronde
dans le ciel, qui gonfle et s’envenime
Avec des
roulements que la fureur anime.
Il prend un
yatagan qu’il bénit en arabe.
Il se saisit
enfin de deux pinces de crabe
Puis il
range le tout au fond du havresac
Dont il
avait sorti ces outils tout à trac.
Pendant ce
temps, bâillant, Pégase meurt de faim.
Il se sent
chavirer. Il sent venir la fin.
Il
bouloterait bien un couscous et des frites,
Les sabots
dans l’assiette, un coussin sous les fesses.
Quoi !
il n’est pas servi ? Comment diable se fait-ce ?
Le rêve a
ses visions. Le bonheur a ses rites.
52
Le roi de la
Picole est un vrai fanfaron.
Il fréquente
ici-bas les gueux et les larrons.
Le peuple
l’apprécie quand il lâche des ronds.
Il quitte
enfin l’auberge et salue le patron.
Pégase
détaché d’un piquet de métal
Entend
manifester sa désapprobation.
Il lâche une
sifflante entachée d’émotion.
Il rue des
quatre fers tout en ouvrant le bal.
Il justifie
un nom qui le prédestinait
A jouer dans
un roman dit de cape et de pets.
Sortant des
jeux de mots atrocement suspects,
Bouffi de calembours,
longtemps il s’entraînait
Pour que son
numéro soit en tous points parfait.
Les gags ne
sont-ils pas une question d’effet ?
On dit de ce
loustic qu’il a le geste lourd,
Que son
humour béat est celui d’un balourd.
Que
penseriez-vous donc de vous nommer Pégase,
D’être un
cheval ailé plus léger que la gaze ?
Ne
seriez-vous point las de ces pauvres clichés
Que,
pathétiquement, vous n’avez point cherchés ?
53
« Je
tiens à présenter au lecteur mes excuses »,
Se confie
Matamor, déserté par la gloire.
« Je
vois distinctement que tout hélas m’accuse.
Il était
convenu que j’arrête de boire.
J’ai causé
mon malheur et celui des amis.
Je viens de
me lever souillé par mon vomi.
Je ressens
une honte éveillant des regrets.
L’alcoolisme
m’a pris dans ses terribles rets.
Ma femme m’a
quitté et me tient à distance.
Fort d’un
applomb de fou, faudrait-il que je danse ?
Je me suis
fait passer pour un roi d’opérette.
Je portais
au revers du béret une aigrette.
Dans le
vallon doré, tout filait à ma guise.
J’étais ivre
de joie, pourvu qu’on se déguise.
Comment
avais-je fait pour usurper le trône ?
Je ne
saurais le dire encore maintenant.
J’avais
appareillé un matin sur le Rhône.
Je n’étais
en ce temps qu’un genre de manant.
Au terme
d’un année d’intenable chômage,
Je me fis la
tête et l’apparence d’un mage. »
54
« J’avoue
que Scaramouche a démasqué son roi
En lui
confiant le rôle aviné du manant.
Je me suis
reconnu non sans un fort effroi.
En somme, le
bobard n’aura duré qu’un an.
Comment s’y
est-il pris pour deviner la chose
Et cerner le
secret du fameux pot aux roses ?
La scène du
balcon lui mit la puce à l’oeil.
Je butais
sur un mot comme sur un cercueil.
L’inconscient
me parlait d’une voix péremptoire.
J’étais un
porte-voix et cela me troubla.
Dans sa
cage, mon coeur tout à coup s’affola.
On devine
assez bien la suite de l’histoire.
Le roi de la
Picole était mourant, je crois.
Il cesserait
bientôt de balloter sa croix.
Je me savais
avoir depuis toujours un frère
Mais non
point qu’il me fût jumeau. Faute d’un père,
Je m’étais
réfugié dans l’amour d’une mère
Dont le
poète a dit qu’il était éphémère.
Le dirai-je
à nouveau ? Je manquais d’un repère ! »
Une voix le
glaça, insinuante et fière.
55
Il jeta mon
cadavre au fond d’une rivière.
Le jour
était frappé d’une étrange lumière.
Et je suis
revenu vous hanter jusqu’au bout.
Usant d’un
subterfuge inspiré par About,
Je contrefis
les voix de la distribution,
Me fondant
comme une ombre au milieu des répliques.
C’est ici
pourtant que l’histoire se complique
Si l’on veut
bien avec moi repenser l’action.
Porté par le
courant vers un pont à écluse,
C’est la
froideur de l’eau qui causa mon réveil.
Le jour
était marqué d’un étrange soleil.
De ne pas
être mort, faut-il que je m’accuse ?
C’est alors
qu’un canot accoté m’apparut
Providentiellement.
Ne m’auriez-vous pas cru ?
Je montai
sur la berge et m’affalai d’un coup.
Je n’ai pas
disparu, il s’en faut de beaucoup.
Lorsque je
fus enfin en état de marcher,
Je vis un
jeune enfant sous mes yeux se cacher.
Puis il
réapparut en toussant quatre fois :
« Un
fromage t’attend là-bas au bout du bois ! »
56
Le vieux
mage en question se nommait Balthazar.
Sa présence
en ces lieux n’était pas un hasard.
« Je
vous ai vu en songe ! », expliqua-t-il au roi
Qui fut pris
tout à coup d’un indicible effroi.
« J’ai
faili me noyer », fit-il incontinent.
Le vieux
mage, affaissé, allait en clopinant.
« Il
vous faudra trouver le dragon chimérique
Qui se
distingue par un esprit hermétique.
C’est un
cracheur de feu que l’on entend de loin.
Il faudra,
devant lui, que vous ayez grand soin
De répondre
à l’énigme avec dextérité
Tant il
parait enclin à la sévérité. »
Le roi
parvint bientôt à la hauteur d’un pont
Décoré de
glaieuls et de quelques pompons.
Il traversa
le pont et partit droit devant.
Eole,
fatigué, soufflait un petit vent.
On entendit
alors le terrible dragon
Ronfler
comme un sonneur qui viendrait de Saigon.
« Où
est mon chat Piteau ? », disait un écriteau.
« Prière
de me le rapporter au plus tôt. »
57
La destinée
voulut que je croise la route
De ces deux
voyageurs que vous avez suivis
Jusqu’en
l’auberge mauve. Aussi bien mon avis,
C’est que
nous aurions tort de mettre tout en doute.
Rembobinons
l’histoire et suivons l’ourse brune
Qui dans un
arbre trace au canif une rune.
Dans les
bois retentit la chanson du coucou.
« A pas
furtifs j’approche et je lui tords le cou »,
Fait le
garde-champêtre empêtré dans ce mètre
Qui vient
s’entortiller aux pieds du contremaître
Veillant au
gai désordre attendu dans un conte,
Quoi qu’il
faille arriver à la scène qui compte.
Nous voici
de retour dans l’auberge joviale.
Permettez
que je note une chose triviale.
L’espion à
la puce et moi ne faisons qu’un.
Je
m’apprêtais, je crois, à trucider quelqu’un.
Ce fantoche
de roi me fait passer pour quoi ?
Me dis-je,
ce couillon déteint sur Scaramouche
Qui gobe ses
propos dès qu’il ouvre la bouche.
Et je n’ai
qu’un seul mot aux lèvres c’est « pourquoi » ?
58
L’espion, un
bonnet sur les yeux, me suivit.
Je l’avais
reconnu sans laisser rien paraître.
Je sifflai
ma monture et la vit apparaître.
Gaspart, en
sautillant, d’un mot me décrivit
Tout ce
qu’il avait vu à son poste de guet.
Alors qu’il
se tenait comme un âne aux aguets,
Un petit
dromadaire à deux bosses passa.
Un lièvre en
retard d’un coup le dépassa.
La
fantasmagorie, en marche, était intacte.
L’auteur
avait signé une espèce de pacte
Pour que le
merveilleux exulte de partout,
Et se
traduise par une geste imprévue
Qui, où que
nous cherchions, ne s’était jamais vue
Nulle part y
compris chez l’enroué matou.
Par exemple
un canard cancanait dans son coin
Sans qu’il
ne lui sortît du bec un seul coin-coin.
La reine
d’échiquier se plaignait fort d’Alice
Qui avait
reconnu à sa tour blanche Ulysse.
Dans La guerre des chats, l’auteur mit à sa
loi
Dix bandits
recherchés qui régnaient sur les bois.
59
« Le
plus dur reste à faire », observe Scaramouche
Qui, riant
aux éclats, tout en bêlant se mouche.
Pégase, en
écoutant, rêveur, la grosse caisse
D’un
orchestre de jazz, regardait sous sa fesse.
Mais sa
pétomanie ne faisait pas le poids.
Il en fut
chagriné, péteux si l’on m’en croit.
....................................................................
Retrouvons
sur son âne un roi de pacotille
Tel qu’un
poisson dans l’eau qui de la queue frétille.
Il gagne,
trottinant, le quartier des faubourgs
En quête,
savez-vous, de nouveaux calembours.
Dans la rue,
Gargantua avait maille à partir
Avec certain
coquin qui voulait lui fournir
Un fourbi,
je vous jure, impossible à fourbir.
Il ne
pouvait, au deal, nullement consentir.
Il voulait
d’une épée qui soit de bois doré
Pour jouer
dans la pièce Ô toi mon adoré !
Le géant,
enchanté de retrouver Gaspart,
Lui fit un
compliment pris en fort bonne part.
Scaramouche,
perplexe, apprend une nouvelle :
Son histoire
réclame un coup de manivelle.
60
Sur le dos
du mulet, le vieux barbon se lance.
Non sans
mauvaise grâce, il rechigne et s’élance.
Il tente de
rester le plus digne qu’il peut.
Il hoquete
et bégaie, pleurnichant quelque peu.
Diane
déguisée en mendiante l’arrête.
L’auteur lui
lance un oeuf, sûr de ce qu’il décrète.
Ce barbon de
vieillard devra suivre Pégase
Jusqu’à
sentir un vent s’étoffer sous la gaze.
Ses désirs
mal placés seront moqués à point.
Pantalon
démasqué sous le rouge pourpoint
Avec
philosophie reverra sa copie.
Il sera
plaisanté par la loquace pie.
Le roi de la
Picole est rejoint par son frère
Dont, à la
pelle à tarte, il botte le derrière.
Ils n’iront
pas plus loin tout au moins dans la farce
Que se
donnent des fous à la raison éparse.
Il y a
toutefois un texte dans le texte
Dont la mise
en abyme éclaire le prétexte.
Suivant
comme l’on prend sa signification,
Il voit ou
ne voit pas une machination.
61
Dans La guerre des chats l’auteur fait
s’affronter
Deux sortes
de lecteurs par l’intrigue emportés.
D’abord les
partisans du roi de la Picole
Grand
amateur de vins qui s’est mis à la colle
Avec une
souillon qui lui pique ses sous
Pour
s’acheter au souk d’affriolants dessous.
Les
défenseurs enfin du seul roi légitime
Dont ils se
sont gagnés l’inestimable estime.
Dans La guerre des chats, Scaramouche
bataille
Contre un
boulevardier qui s’avère à sa taille.
Blessé dans
son orgueil, ce dernier le défie ;
A sa trogne
rougie qui de nous ne se fie ?
Il y a le
public conquis par Rabelais
Et celui qui
soutient plutôt le vache Allais.
Scaramouche,
indécis, retourne sur la touche.
Faut-il qu’il
nous éclaire au fanal de sa bouche ?
Déguisé en
dragon, il fait fuir les enfants
Qui
s’effraient de son pied lourd comme un éléphant.
Scaramouche,
vaincu, se fait hara kiri
Avec son
perroquet, le fol ara qui rit.
62
Le dieu du
vent, bougon, en sortant de sa sieste,
Fit tonner
les autans de sa furie céleste.
Pégase tout
pimpant tenta de faire mieux,
Se fâchant
aussitôt avec l’hôte des cieux.
Les alizés
fleuris de sa vesse rieuse
Surpassa les
pétards, ô bise tapageuse !
Qu’Eole fit
ouïr, fier de son tintamarre.
Un vieux
juge de paix, en reniflant se marre.
Amateur de
beaux lais et de clercs très obscurs,
Le satiriste
exquis fit preuve d’un goût sûr.
Bien qu’il
perdait le fil de toute cette histoire,
A cause du
concert épatant de pétoire,
Il se
souvint à temps qu’il fallait au balcon
Donner la
sérénade à Diane sans dédit.
Nos vers,
sur le mûrier, sortent de leur cocon.
Nous
chanterons l’amour. Qu’est ce que le dé dit ?
Alea jacta
est. Le menteur aviné
Ainsi qu’un
chat discret, sort du buisson le nez.
« Bel
ange de mon coeur, entends-tu mon discours
Que je
tresse de fleurs pour te faire la cour ? »
Diane
s’interroge. Est-ce le vieux barbon
Pourtant
chassé de là, qui revient pour de bon ?
63
Le moment
fut venu. L’âne fit sa ruade.
Un pigeon
décoiffé poussa sa roucoulade.
On ne savait
plus trop à quel sein se vouer.
Le public,
difficile, allait-il nous louer ?
Le roi et
son jumeau feraient vite la paix
Pour autant
qu’un mulet lâchât lui-même un pet.
On devait ce
mot d’ordre au fourbe Rabelais
Qui voulait
la couronne et le sceptre d’Allais.
L’auteur n’en
démord pas. On croit à tort l’inverse.
Que faire
maintenant que l’espion nous épie
Comme si
nous donnions dans une messe impie ?
La farce
riche en noeuds dans la bêtise verse
Tandis que
Scarapouille avec son fils converse
Se prenant
sur le crâne une copieuse averse
Qu’un
arrosoir brandi leur baye du balcon.
Coupez le
mot en deux, vous obtenez bal con.
Scaramouche,
en tutu, guide la sarabande
Qui, sous
l’effet d’un luth, tout à coup se débande.
Voilà un bal
masqué à nul autre pareil.
Diane pique
un fard et nous rend l’appareil.
64
Il n’y avait
personne au bout du bigophone.
Un ramdam de
tambours rendit l’auteur aphone.
Qui faut-il
démasquer pour savoir le fin mot
De ce conte
barré, très abracadabrant ?
Le roi de la
Picole est un type hilarant
Qui aime à
imiter le cri des animaux.
Il suit son
frère assis sur le mulet raseur.
On entend
dans les bois quelques merles jaseurs.
Des
sifflets. Des jurons. Une foire d’empoigne.
L’espion
imbibé fait un tour de campagne.
« Musée
de l’insolite », annonce un bleu panneau.
Gare à ne
pas tomber dedans, chemin faisant.
« Le
roi de la Picole est en tout malfaisant »,
Déplore son
jumeau qui conserve l’anneau
Frappé du
sceau royal, si vous vouliez la preuve
De son
identité tantôt mise à l’épreuve.
Le joueur à
ma gauche avance un cavalier.
Le joueur à
ma droite avance un fou à lier.
......................................................................
Ulysse, de
sa tour, voit le barbon sauter
Au bas du
cannasson qui tombe de côté.
65
Nous étions
parvenus au terme de ce jeu
Qui pose la
question des mystères du je.
Qu’en est-il
toutefois de la guerre des chats ?
Le chat
luthier, c’est lui surtout qui se fâcha
En tançant
le chat Po pour qu’il se dépéchât.
Le chat To,
fort ému, en tremblant se cacha.
Chacun
cherche son chat, paraît-il et je crois
Qu’il faille
un peu fouiller dans les songes du roi
Pour démêler
le vrai du faux en la matière.
Ce qu’il
faut, en cela, c’est l’art et la manière
De dénouer les
fils, un à un, de l’intrigue
Pour au
final danser tous ensemble la gigue.
L’espion fit
valoir son droit à remonter
Sur certain
trône qu’on lui avait barboté.
Ce trône
cependant siégeait dans les toilettes
Où passent
en volant d’accortes alouettes.
Alors, me
direz-vous, qui est l’usurpateur ?
« Je
n’en sais foutre rien ! », s’emporta le lecteur.
Celui qui
joue bien sûr ce rôle dans la pièce
Et qu’on
doit titiller pour qu’il passe à confesse.
66
Le
dénouement cherché vous demeure-t-il flou ?
Scaramouche,
discret, avance à pas de loup.
Il fait
tourner la clef dans le coffre à trésors.
La clef
qu’il déroba lui révéla ces ors
Qui font
tourner la tête aux meilleurs d’entre nous.
Scaramouche
soupire en tombant à genoux.
Il touche au
but final de sa quête insensée.
Il prit un
cabochon qu’il fit jouer dans sa main.
« Je
verrai plus serein venir à moi demain »,
Fit-il en
refermant le coffre. Sa pensée
Alla vers
Gargantua, le géant débonnaire.
Il n’avait
qu’un seul voeu : devenir visionnaire.
Que lui faudrait-il
donc endurer pour cela ?
Trouve si tu
le peux le mot que l’on cela
Sous le
sceau du secret au fronton de ce livre.
L’as tu
identifié ? Fais alors qu’il te livre
Ce que
l’oeil du dragon tire du précipice
D’une
révélation à la fable propice.
Ce mot fort
sybillin met à jour, pour tout gage
De plaisir
attendu, le cirque du langage.
67
Pégase
propulsa sa lourde cannonade
Que nous
prisions autant que notre déconnade.
Mais il fut
battu par la charge du mulet
Qui se
fendit d’un vent qui, soufflé de son cul,
S’avérait de
taille à décorner un cocu.
Et l’on sut
d’un seul coup ce qu’il dissimulait
D’une
foirade grasse aux pétales de rose
Qui vit, tel
qu’en secret, la fleur d’anus éclose.
Il avait une
odeur odieuse, insoutenable,
Ce pet
échevelé, que pour notre leçon
Le
spécialiste Hurtaut nomme un pet de maçon.
Fuyez la compagnie de Gaspart l’inommable.
Le barbon conchié l’apprit à ses dépens
Quand le pauvre tomba dans notre guet-apens.
Scaramouche l’affirme, il ne faut pas juger
Les parfums exhalés en fonction du flacon.
Vous vous feriez peut-être en quelque point gruger
Par la filouterie d’une blague à la con.
Qu’importe, Scaramouche a désormais son compte
De farfelus exploits pour terminer son conte.
68
Gargantua, gaillard, emboucha sa trompette
Qui fit entendre avec feu des bruits fracassants.
Il troqua l’instrument contre un jeune tromblon
Qui fit danser les fous au rythme des flonflons.
Puis il prit, loin d’ici, la poudre d’escampette
Non sans siffler un coup d’un air embarrassant.
C’est Gaspart au palais qui soudain se radine
Alors que le bon roi d’une sardine dîne.
Il en est écoeuré, rien qu’à voir ce grand sale
Qui, rabroué, se tient de faction dans la salle
Du trône, cette auberge ouverte aux quatre vents.
Scaramouche, caché, quitte son paravent.
Il assène un grand coup sur la tête du roi
Avec son cabochon qui sème ici l’effroi.
« On l’aura eu enfin, ce traître usurpateur
Qui voulut se payer la tête du facteur ! »,
Fait-il en s’emparant d’un marteau de théâtre
Pour frapper le loustic de son poing opiniâtre.
Allais s’écroule, mort, tout comme je le dis.
Sûr, il retrouvera ses pairs au paradis.
69
Scaramouche triomphe, à présent seul en scène
En faisant au public une nasarde obscène.
Il avait convoité depuis longtemps un trône
Où s’envoyer, hilare, un bon côtes-du-rhône.
Il espionna l’espion, jusque dans sa cachette.
Qui disait qu’il était un as de la gâchette ?
Le barbon, c’était lui, ce mendiant aviné
Comme Diane d’ailleurs l’avait bien soupçonné.
Il avait déclamé sa tirade de con
Posté, toute une nuit, en-dessous du balcon.
« Cela ne se peut pas », répliqua Gargantua
Qui, pour clouer le sens, également sua.
« Dans La guerre
des chats, l’excérable barbon
Veut se faire passer pour notre Ulysse. » « Ah
bon ? »
« Son valet lui confia le sombre stratagème
En se faisant payer d’une intrigante gemme.
Il voulait enjôler sa douce protégée. »
Ici, vous choisirez si Diane fut piégée.
Mais je ne le crois pas. Il eut beau maquiller
Sa voix en nasillant. Il dut se rhabiller.
70
Le barbon aurait pu parvenir à ses fins
En abusant d’Aquin qui vouait en secret
A Diane au long nez, un amour très concret.
Mais il aurait fallu suivre cet égrefin,
Cet escroc, ce pied-plat plus loin qu’on ne voulait.
Or, le baron volant, à son pied un boulet,
Combattait sa folie avec le petit lait
D’un fortifiant amer prescrit par Rabelais.
C’est alors que surgit le champion Matamor
Qui vainquit en combat singulier la mort.
D’où était-il sorti ce vantard intraitable
Qui mit avec gaîté les deux pieds sur la table ?
Mais, naturellement, de sa loge en coulisse.
Il frappa Scaramouche, au moyen d’un coup lisse.
Et tout se termina sur ce gros calembour
Où notre histoire cale : « Hambourg !
Descendons là. »
Mettons à notre humour d’épicier un holà.
Il s’agit à présent de tout lire à rebours
Du bon sens pour savoir quelle pierre Raiponce
Rapporte au fin dragon en guise de réponse.
71
Comme éclate à tout rompre un grand feu d’artifice
Sorti, n’est-ce étonnant ? d’un petit orifice,
Gaspart est mis au coin dans la salle de classe
Au motif que le sieur est un gros dégueulasse.
« Je rêve de porter l’estocade finale
A cet humour navrant, dégradant, primitif
Sur le fumier duquel fleurit la rose anale
Qui révèle et ravit un affreux plumitif
Se mêlant de rimer », annonce Scaramouche
En matraquant ses mots avec un air farouche.
Il circule un pastiche aux contours nébuleux
Qui relève d’un art absurde et crapuleux.
Cette version de l’oeuvre est alourdie d’un style
Trivial et barbouillé qui a tout de futile.
On doit cet excercice au roué Matamor
Qui, fort d’un grand culot, n’éprouve aucun remords.
Il ressort son gourdin pour frapper sur la tête
Un Scaramouche aigri qui n’est pas à la fête.
Le vache Allais s’assoit sur le trône de plâtre
Près duquel flambe un feu. Nous fermons le théâtre.
72
Ainsi, comme on le voit, tout est rentré dans l’ordre.
Jailli du coin, Gaspart, l’enfant, est à se tordre.
Scaramouche écrivit La
pine du lapin
Que vous pourriez bien mettre, en vrai, sous le sapin.
Tout irrévérencieux qu’il soit, ce conte fait
La lumière, toujours, sur l’humoresque effet,
Désopilant à souhait, d’une certaine blague
Sur les gaz que Pégase exhale quand il cague
Et dont m’est avis que le public a eu vent.
Permettez qu’on sermonne à présent le chat Pitre
Qui, chapitré, s’en va sous le ciel en rêvant.
Il doit nous expliquer quand clore le chapitre
Sur le luthier d’Aquin dans La guerre des chats.
Il était une fois un pasha scélérat
Qui se refusait à courir après les rats.
Le conteur, empo-r-té, tout rouge se fâcha
Encore qu’il fût gris ; in vino veritas.
Scaramouche, frileux, ferma le vasistas
Alors qu’un allemand demandait : « Was ist das ? »
Nous ne le savions pas plus que Léonidas.
PETIT ELOGE DU PET
Ce qu’on
attend d’un pet, plus que le son peut-être,
C’est qu’il
sente mauvais ; vite, ouvrons la fenêtre !
Quelle que
soit ta vie, égaye-la de vents,
De fins petits
bonheurs et de rires savants.
Comme le bruit
fatal que fait un grand battoir,
Avec flamme,
avec feu, comme un coup de butoir,
L'important,
voyez-vous, plus que de tempêter,
De nuire ou de
pester, c’est de toujours péter.
Suis jusqu’en
la prairie notre âne qui trottine ;
Les fleurs à
papillons qu’en abeille il butine
Lui donne des
visions dignes de l’haruspice
Espiègle et
sans souci qui dans sa cornue pisse.
Faisant son
numéro, ce que le mime osa
Fut digne
d’attention : mimant le mimosa
Du jaune de
ses dents, il nous émut aux larmes,
Nous jetant
dans le coeur de très vives alarmes.
Pourtant cela
n’est rien ramené à ce pet
Qui pose le
dandy au snobisme parfait.
Ses intestins
bouchés, qu’une chiasse happait,
Se libèrent
d’un coup ; le silence se fait.
Quant au petit
fumet dont le clown se repaît
Il l’enfume
avec joie ; la gaieté l’étouffa
Comme ce gaz
roublard en clairon s’étoffa.
Il prit, non
sans faiblir, un p’tit air circonspect.
Notre âne le
premier, que ce pet ne dérange,
Sitôt que la
pétoire en son cul le démange,
Ne s’offusque
d’entendre et de jouir, si fait,
De cette vesse
longue, et du meilleur effet,
La friandise
en est olfactive et sonore.
Elle frappa le
nez transi d'Eléonore.
Tombée à la
renverse, elle en fut déconfite.
Dans ce pet
campagnard, la pauvre fut confite.
On la
ressuscita d’une fiasque à la rose
Dont l’arôme
sucré en s’exhalant l’arrose.
La fiole,
éventée, sut tenir sa promesse.
On avait
ranimé la petite princesse.
Cette
histoire, bien sûr, n’a guère de morale.
Mais les
vents, capitaine, en réclameraient-ils ?
Les cors et le
basson savent être subtils.
Aussi, écoutons-les,
serait-ce au gré d’un râle.
Je suis l'inventeur de la contrainte a posteriori, une espèce de
fainéantise oulipienne qui ne dit pas son nom. La chose est commode, à première
vue, étant donné qu’elle revient à ne se contraindre à rien. Mais la boutade
qui s’énonce ainsi ne tient pas tant, en vérité, d'une facilité d’escroc qui se
passerait de commentaires que d’une tierce voie qui fait jaillir le sens de ce
qu’on n’a ni prévu, ni pensé.
Il se pourrait fort que cette forfanterie signale une amplification
latente et inhérente à tout langage. Le truc consisterait, veux-je croire, à
moduler la partition au moyen de notes non moins potentielles qu’essentielles.
Cette hérésie stylistique serait le résultat, autrement dit, d’une espèce de
contrechant qu’on ne découvrirait qu’à issue du jeu, comme une astuce qui
aurait été à l’oeuvre et qu’on n’aurait pas remarquée de prime abord. Une telle
surenchère artistique ne serait que peu distincte du geste que fait le peintre
en barbouillant un épinard dans l’épinard (à la faveur d’une mise en abyme)
qui, pour relever d’une certaine valeur ajoutée, permettrait en même temps de
redessiner la fiction d’après un nouveau canevas, présent en filigrane.
Non sans m’être prêté au jeu des matriochkas moi-même, je me suis
avisé que l’excroissance qui se donne à voir alors participe d’une plus-value
inconsciente de l’ordre de la retouche mystérieuse. Elle offre un recadrage de
dernière minute, un élargissement voire un rétrécissement d’autant plus salutaire
qu’il permet à l’auteur de faire coup double.
Jonathan Mayer réalise que sa romance La
grosse Bertha ne comporte pas une seule occurrence du mot
amour. Il s’en étonne puis se rend à l’idée qu’il n’avait pour autre projet,
sans doute, que de parler d’un conflit armé sous-jacent à l’intrigue,
impliquant que la bombe de l’histoire soit une pimbêche pète-sec qui ne
trouvait à mettre dans son rire qu’une explosion sournoise.
Pour vous donner un exemple concret qui vous parlera sans doute plus
haut et fort que ce tissu de niaiseries que j’affirme pourtant être fait de
l’étoffe même des héros, il me suffira d’invoquer un roman d’espionnage où un
agent secret serait le détenteur d’un tout autre secret que celui d'avoir buté
son maître chanteur ; on découvrirait avec effarement qu’il n’était pas en
mesure de chanter pour la simple et bonne raison qu’il avait oublié la
combinaison du coffre. Fort de ce constat, il le fait sauter à l’explosif. Puis
un lecteur bien attentionné pointe un détail qui avait échappé, jusqu’ici, au
créateur de toute l’histoire. Le coffre ne serait qu’une métaphore de la
voie/voix que ce ténor emprunte pour nous mener en bateau vers des îles
paradisiaques. Sa voix de stentor ne prouve-t-elle pas au demeurant qu’il a du
coffre en effet et qu’il n’a dézingué le zigue qu’à la faveur d’un passe-temps
qui n’a que peu à avoir avec son argent escroqué ?
Tout à faire tournoyer sur sa pointe le compas que j’ai dans l’oeil,
et pour joindre ici l’exemple au système, je découvre m’être fourvoyé à son
image sur une fausse piste en croyant avoir eu la mainmise sur mon oeuvre.
Rebelle par nature, elle se soustrait aux tentatives que je fais pour la
cerner. La surprise qui en résulte a trait à la ruse fondamentale de
l’inconscient qui nous laisse croire que nous maitrisons le processus de
création alors qu’il n’en est rien.
Cela n’est pas dénué de conséquence quant à notre mise à l’épreuve qui
confine à l’aveuglement le plus total. La genèse, aussi bien, se révèle sous un
angle faussé. Sans m'appesantir sur un épiphénomène que certains s’empresseront
de voir comme une rodomontade de capitan qui, pour nous ébaudir (on a beau
dire), tremperait sa plume dans une herméneutique à la petite semaine, le
barbarisme intellectuel que je profère, peut-être avec la légèreté d’une
danseuse étoile, n’est pas sans m’exalter pourtant : il ouvre la porte à une
pléthore de significations en concurrence qui font la part belle au douzième
degré.
Mais ce serait, me dit-on, comme se fier au métrage du toit d’une
bâtisse pour faire le plan, après coup, de ses fondations de ciment. Je n’en
suis pas convaincu car la contrainte a posteriori se réclame moins du vice de
forme que de l’avènement à une altérité pleine d’enchantements.
Quitte à vous crier une incongruité dans les oreilles, matinée de
truisme, dans le but de me faire entendre de vous à la façon d’un hydravion
supersonique, il s’avère que le concept fort utile que je viens d’évoquer a été
exploité, a priori, dans une oeuvre de ma façon que je vois comme un lièvre
victime de son propre aveuglement. Il s’est trompé partiellement sur ce qu’il
se pensait avoir dit et se voit obligé de réévaluer sous la forme d’une
certaine légitimité et noblesse de caractère ce qu’il prenait pour une simple
infirmité (sa cécité).
Il ne
lui est pas venu à l’idée qu’il n’était que la représentation d’un livre et non
le livre en tant que tel. C’est bien pourquoi j’ai intitulé ce roman le Mal
d'Homère afin de ménager l’espace d’un décalage que je me savais opérer dans la
gestation du texte, bien convaincu que cet animal à longues oreilles me
réserverait un coup fourré grâce auquel je verrais avec des yeux nouveaux
l’épopée d’un langage que je mettais en tangage : un coup fourré voire une
altération.
Eu égard à certain déphasage entre le réel et son leurre, le roman
polyphonique que je me suis efforcé d’écrire, en décrivant l’équipée d’un géant
qui ne serait qu’un nain, ou l’inverse, était pensé comme un rubik's cube
mélangé dont la solution naissait d’une résolution réclamant plus que de la
finesse d’esprit, une stratégie dont je me flatterais, tout aussi bien, qu’elle
me soit ou me demeure inconnue, afin de la rêver ensuite au maximum de ses
potentialités.
Mais je devise en vain, me semble-t-il, avec l’appétit d’un veule
rêveur pour la gloriole. Mon coup d'éclat sémantique est destiné ni plus ni
moins qu’à vous assourdir de son bruit vain à la façon de quelque pétard à
moitié mouillé. Pour peu qu’on le sorte du trou veiné d’azur où il sommeille,
mon lièvre se repaît de mots criards et tapageurs, entêtants et vachards. Il se
flatte de posséder un miroir qui allonge considérablement ses courses hors du
terrier. De fait, le roman que j’ai eu l’audace de penser assez révolutionnaire
pour venir le proposer au comité de lecture présidé par un boa constricteur,
enroulé sur son baobab comme un nabab, est un morceau de bravoure que nul n’a
lu.
Telle la palissade d’une lapalissade, ce concept si inventif qu’il se
targue de défriser une mémé à bigoudis ne signifie pas seulement que nous
jouons sur le terrain d’un stratagème savant qui vise à faire d’une contrainte
a posteriori une règle a priori. Mais encore que nous justifions
l’injustifiable en somme, par un habile pas de côté : la contrainte oulipienne
ne prendrait tout son sens que comme un rempotage de la pivoine que l’auteur se
croyait décrire, alors qu’il n’en est rien bien sûr et qu’il se met au service
sans le savoir, d’une altérité qui le confond.
Tout se joue sur une réappropriation subjective de cet artefact de
faussaire qui nous possède bien plus qu’on en possède tous les tours et les
trucs. Le roman met à jour de la sorte une part de mystification qui se moque
bien de notre croyance en notre maîtrise de ce qui fait plus que s’échapper à
nos efforts pour l'appréhender comme il convient. Notre démarche d'ordonnancement
et de rationalisation du texte est, dès lors, aussi risible que possible. Nous
pensons écrire mais nous prenons sous la dictée un autre texte dans le texte,
qui n’apparaît qu’à la toute fin, lorsque nous apposons un point supposé
parachever notre ambition de démiurge ridicule.
Pour ma part, je n’en suis guère fâché et revendique même, comme une
espèce d’anomalie visuelle, cette portée qui se juxtapose au propos premier. Ce
supplément de signification est même devenu un plaisir d'esthète chez moi : que
vais-je bien pouvoir dire qui se cachait à moi-même jusqu’à ce que je tombe
dans le panneau d’une révélation quasi mystique ?
Le Mal d’Homère, par
exemple, est l’enfant d'une loufoquerie qui ne m’est apparue dans toute sa
justesse qu’une fois que j’eus réalisé qu’il ne parlait pas plus d’un mal de
mer que d’une épopée verbale qui tournoyerait sur des flots énigmatiques. Il
m’est apparu, vous dis-je, que le véritable signe que ces aventures picaresques
me faisaient tenait d’un subterfuge tout autre.
Je me suis aperçu que sa bonhomie désabusée servait de garde fou à un
drame bien plus impalpable que celui de se perdre dans la houle d’un océan
épique. J’ai réalisé que la nausée qui me prenait à me jeter dans le langage
comme un baigneur qui ne saurait pas nager relevait, plus que d’un mal
homérique, d’une notable confusion des genres.
A l'image d’un alpiniste des abymes, j’aime à me noyer dans une
logorrhée verbale ayant pour effet de me procurer un bain de jouvence. Le
navire du langage, torpillé par l’humour, échoue sur un rivage, la cale béante.
Aussi bien, l’hypothèse narrative que l'on hasarde se fait-elle la
malle, de fil en anguille, dans une fantasmagorie qui se délite et glisse et
fuit. Elle finit par ne plus rien signifier : pas plus qu’on ne couperait
l’espoir en deux pour découvrir en quoi le roquefort persillé de pénicilline
étanche la soif, les ressources imaginaires offrent des probabilités de réponse
qui sont comme un pot aux roses sans roses.
Avec chaque apnée de langue, ce qui nous paraissait clair devient
aussi trouble qu’une piquette bouchonnée. Du fait des multiplications de sens
que recèle soudain le texte, à lui appliquer le filtre et le prisme du symbole,
il apparaît que la ventripotence d’Homère Simpson concorde parfaitement avec l’équipée
du verbe que vous forgiez sans avoir conscience de donner dans la comédie.
Pour autant, si je n'ai pas mon pareil pour court-circuiter l'esprit
de sérieux, ce chancre moral qui défigure le monde, je ne suis pas assez
innocent, en même temps, pour constater un tel bouillonnement sans l'étouffer
aussitôt dans mon âme d’un couic suicidaire.
Eh bien, un pareil texte, je dois le dire, sert de prétexte à des
plaisanteries qui font la part belle aux ruptures logiques et qui, vues sous
l'angle de la contrainte a priori, ne seraient sans doute rien qu’un
divertissement passable, ordinaire, aussi dispensable qu'un tambour de machine
à laver dans un orchestre de jazz. Ces écarts ne seraient rien de plus, au
fond, que des pointes drolatiques qui prêtent peu à conséquence.
Ajoutez y le sel de la surprise néanmoins et voilà qu'elle prend une
dimension nécessaire ; il en va de même avec la contrainte qui s'impose au
terme d'une étape faite le nez dans le guidon ; vous découvrez soudain le
handicap pratique, et non plus théorique, avec lequel vous vous étiez lancés
dans la bataille narrative ; elle vous saute aux yeux comme l'absence du lapin
dans une chasse aux oeufs. Vous réalisez que pas une seule fois la lettre y
ne s'est faufilée sous votre plume. Injustifiable, ce travers fait de
vous un oulipien par défaut.
Assez vite, le succès s'impose avec fracas. Vous vous êtes mis sous le
coup d'une contrainte inconnue et qui cependant prend un sens plus parlant qu’à
travers la façon dont il en aurait été si vous vous étiez seulement forcé à
prendre vos métaphores dans le monde de la mode ou à créer une doublure de
chaque mot dans la penderie de vos phrases d’apprenti-écrivain.
La contrainte a posteriori est fortement psychanalytique. Elle vous
révèle mieux que la première feuille d'un mille feuilles qui ne serait au mieux
qu'un arbre, au pire qu’une pâtisserie étouffe-crétin, elle vous éclaire à la
manière d'une impossibilité lexicale comme le nid d'amour ou un appel à la
haine du bouton que Panurge a fait mettre à son pardessus et qui le cintre de
trop près.
Au delà d'une simple lecture qui n’apporte rien d'autre qu’une prise
en main superficielle et redondante, il est évident qu'il suffit de soupeser le
poisson pour déterminer sa vie sauvage ; à l’identique, la contrainte a
posteriori s’impose comme un poids-plume de boxeur sur le ring des mots.
Pour ma part je ne crois pas aux personnages mais au thon du livre
qu'on pêche sur les hauts fonds de son immatérialité. Si cela n’a rien à voir
avec notre démonstration, je compte sur la probabilité que quelqu’un y découvre
une raison cachée, nécessaire à l’édification du lecteur.
Une contrainte pareille ne naît pas d'un raisonnement mystificateur
qui vous abuserait sur les tenants et aboutissants d’un récit dont l'auteur se
serait amusé à semer les indices. La contrainte dont je parle tient d'un
surcroît de sens en première analyse invisible et qui participe pourtant de la
matière textuelle. C'est un regard jeté sur le texte par lequel on cherche à
mettre en lumière ce qu'il dissimule sous les couches de discours.
De quel trait est-il le fruit insoupçonné, une fois le roman bel et
bien terminé ? Qu'est-ce qui échappe à l'intention ? Qui serait assez fin pour
posséder les clefs de l'inconscient ? L'auteur lui-même ou ses lecteurs qui voient
ce qu'il n'a pas vu ou à l'inverse ne voient pas l’évidente duperie qu'il s'est
évertué, aventuré à monter comme un numéro de clown sur l’estrade ?
Pour moi tout est matière à rire à condition d’y mettre les formes et
la manière. Le rire n'est pas forcément ironique, d’ailleurs, quand il
s'attache à montrer nos travers. Il est salvateur, thérapeutique par l’esprit
de connivence qu’il entretient.
M. Le Tellier se défie de la joliesse. Il lui préfère la justesse.
Tout au contraire, pour ma part, je m’en rassasie jusqu’à extinction des
derniers feux à l’horizon.

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