1



 

Le réel n’est tenable

Que parce que l’on dort

En se berçant d’oubli. Est-il imaginable

Autrement, dites-moi, d’échapper à son sort

Lorsque rôde la mort

Escortant nos remords ?

Aussi bien, je l’écris : pourchassée par cette ombre

Qui plane sur mon coeur et ne dit pas son nom,

Ma pensée lasse sombre

Dans l’océan d’un non.

Et l’oiseau des songes s’envole

Qu’un nimbe mystique auréole.

Pour autant, j’entends fuir la poésie sérieuse

Dont la verve studieuse est, pour moi, souvent creuse.

La fantaisie, messieurs, est tout ce qui m’importe.

Outré, je prends la porte et sur mon dos l’emporte.

Je suis le colporteur d’une certaine porte.

Le calvaire du Christ comme le mien comporte

Un sens du sacrifice épaulé par les anges

Qui chantent dans les cieux avec des voix étranges.

2

J’habite une maison qui ne sait rien de moi

Stoïque, inaltérable, hormis mon propre émoi.

Le vieux serpent du spleen s’enroule sur mon poing

Lequel, en bout de vers, se ferme avec un point.

Et l’espoir meurt en moi sans même dire un mot.

Je me retrouve à l’âge où j’étais un marmot.

La clef du dernier chant fut jetée dans le puits ;

Cela dit assez bien que je cède à l’ennui.

Mon sort touche à l’absurde : ô faucheuse, es-tu sourde ?

Ma mère en me donnant la vie fit une bourde.

Comment veiller sur l’âme au chevet de ce livre ?

La parole, après tout, est ce qui me délivre.

Je ne suis sûr de rien, pas même de ce rien.

Je méprise la joie risible du vaurien.

La Terre exista-t-elle un peu plus qu’un instant ?

L’éternité d’amour n’aurait-elle qu’un temps ?

Je vis, qu’il le soit dit, à Bâle dans un trou

Comme si j’étais mis ici-bas sous écrou.

.....................................................................

Rien n’égale jamais la grâce d’une image

Lorsque dans son creuset l’affine un certain mage.

3

La rédemption divine est emplie de néant

Comme une goutte d’eau mirée par l’océan.

Ah ! puisse la douleur mener à la douceur

En donnant à mon âge un peu plus d’épaisseur.

J’attends que le soleil sombre dans le sommeil

Et que le crépuscule ait ces reflets vermeils

Qui disent la couleur de mon mal infini.

Le plaisir que l’on prend me paraît un déni.

Jusqu’au bout d’un jour gris, faudrait-il donc qu’on vive

Au mépris de la fin, en inconscient convive ?

Que peut-on lui trouver de bon à cette vie ?

Ne voit-on donc pas bien qu’illusoire est l’envie ?

Vous allez évoquer mon trop grand pessimisme

Qu’il faudrait racheter par un fol optimisme.

Ce n’est en vérité que deux sortes d’impasse.

Deux leurres permanents, deux folies, et j’en passe.

La vérité, partant, ne peut être absolue.

Impossible d’ailleurs qu’elle soit même lue.

La religion a-t-on vu qu’elle reliait ?

Que sous le poids du dogme au mieux elle pliait ?

4

Il disait des horreurs sur le ton de la farce.

L’homme n’est-il un fou et la femme une garce ?

Il ouvrait tellement sa bouche à tout propos

Qu’il ne se donnait à lui-même aucun repos.

D’un ton grandiloquent, il vous disait « Arrière ! »

Avant de retomber d’un coup sur le derrière.

Il était amateur de ces textes à chute

Qui gagnent vos faveurs en entrant dans la lutte.

Si son épée n’avait été faite en carton,

Il aurait ajouté à la fureur du ton

Un geste belliqueux et maculé de sang

Qui eût tôt fait mourir le héros languissant.

Heureusement pour nous, il ne croisait le fer

Et pourfendait le diable haineux jusqu’en enfer

Que pour jouer sa vie sous le blanc chapiteau

Egayé de couleurs d’un cirque de tréteau.

Il faisait exploser la consonne labiale

Au gré d’une jactance en tous points proverbiale.

Il se mettait en transe à la moindre occasion

Avec des moulinets du bras pleins de passion.

5

Sa prouesse était telle, à le voir s’échauffer,

Qu’il mouillait le maillot non sans s’être coiffé

D’un casque très seyant qui lui donnait un air

De vouloir plus que tout tirer le sabre au clair.

Cet obscur jeu de mots ne fut pas plus compris

Que le pauvre hérisson au jardin que l’on prit

Pour un spectre baigné d’une lueur tombale.

A couvert du fourré, on l’entend qui trimbale

Sa peine ici puis là, ce discret animal.

On mettrait cependant sa patience à mal

En allant le piquer de crayons de couleur.

Il vous mordrait au sang sous le coup de la peur

Puis se mettrait en boule avec flegme aussi sec.

A son exemple la cignogne de son bec

Pincerait illico l’infame plaisantin

Qui glisse sur les mots comme sur des patins.

A quoi reconnait-on une femme volage

Adepte des mots doux et du beau cocufiage ?

C’est que, libre et gracile, elle paraît voler

D’un cothurne aérien sous le ciel étoilé.

6

Quand sa goguenardise et folle truculence

Lui valent cent vivats, dans un parfait silence

Il regarde, accablé, le public qui l’acclame

Et scrute à travers lui les profondeurs de l’âme.

Puis il se déculotte et vous montre la lune

Avec une effusion pour le moins importune.

Aux anges, le public en redemande encor ;

C’est alors qu’il embouche et, gai, joue de son cor.

La note virevolte et visite l’extase

D’un calice divin et d’or pur à sa base.

Ce clown dégingandé se nomme Scaramouche.

De sa bouche édentée, il fait tomber la mouche.

Il aime plus que tout la folle galipette

Quand chevauchant Pégase, il tourneboule et pète.

Oyez-là, bonnes gens, ce rustaud qui tempête.

Il nous enfume tous ; je sais, je me répète.

Or, voyez-vous, ce rustre est quelque peu poète.

Tout comme Hugo d’ailleurs, il est aussi prophète.

Il rit à pleines dents et d’un coup de cymbale

Il nous surprend d’un mot, décrochant la timbale.

 

7

Scaramouche est surtout un savant magicien

Qui miaule sans façon, ne manquant pas de chien.

Il cache dans sa gorge un famélique chat

Qui passe, savez-vous, pour un certain pasha.

Il voudrait vous prouver qu’il est en tous points drôle,

Que l’humour, façonné, est comme un jeu de rôle.

Du reste il tient pour sûr qu’impayable est sa blague

Qui parle de cet art délicat qu’on élague

Pour qu’il n’en reste rien qu’une pure ironie

Qui prend la forme d’une exquise fêlonie.

Il est, traître et menteur, le champion de la ruse.

Il se met en colère et vous traite de buse

Si vous ne goûtez point la soupe à la limace

Qu’il vous sert en faisant une horrible grimace.

Sur son tricycle abscons, il fait des tours de piste

Qui mettent en lumière un prodigieux artiste.

Scaramouche, causant, est tout à coup en nage.

Valsent les noms d’oiseaux, il écume de rage.

Pégase démasqué a été refusé

Par un fourbe éditeur au long nez aiguisé !

8

Il nous sert, fin cuistot, une étrange salade

Qu’il assaisonne d’eau comme à la régalade.

Dites-moi donc un peu ! Connaitriez-vous celle

Où Totor alité meurt de la varicelle ?

Et celle du briquet dont jaillit l’étincelle

Pour que monte un ballon lesté de sa nacelle ?

Et celle du meunier barbouillé de farine

Que fort complaisamment, il mélange d’urine ?

Et celle de ce F perdu par le facteur

Qu’il ne distribue point, et pour cause, l’acteur ?

La lettre qu’il se garde est tachée de vinasse.

Il se mange un poison capturé dans la nasse.

Gourmet, il est friand de tout bon saucisson

Y compris du jésus dont serait morte Adèle.

Cet être licencieux ne fait pas de façon

Au moment de bâfrer la rose mortadelle.

Il en est même pour prétendre qu’ils ont vu

Sortir son loup du bois, braquemart imprévu.

En un mot, Scaramouche est un sacré zozo

Que l’on dirait parfois venir tout droit d’un zoo.

9

Ne vous avisez point de lui tendre la main.

Il vous prendrait le bras pour finir le chemin.

Son vers de zigoto fonctionne à la cheville

Qui gonfle quelquefois quand la rime se vrille.

En un mot comme en quatre, il agite un marteau

Pour clouer quelque clou sur le ciel au plus tôt.

Il souffre en vérité d’une dépression noire.

Commençons s’il vous plaît par la fin de l’histoire.

Il était une fois un pantin pathétique,

Piteux et pantelant, à peu près sympathique.

Il ne savait que faire afin d’être connu.

Aussi avec piété mit-il son âme à nu.

Le public rigola sans le prendre en pitié.

Il résolut alors d’être un franc casse-pied.

Il nous dirait, pas moins, nos quatre vérités.

Sa franchise, pourtant, connut quelques ratés.

Il essuya maint vents, noroît et tramontane.

Le public courroucé lui montrait sa tatane.

Il est ma foi gênant de se trouver raillé

Par un vieux con de clown, hagard et débraillé.

 

10

Pour cette raison même, il usa du sarcasme

Qui était accueilli comme l’est un fantasme.

Il changea de méthode et fit une roulade,

Trois tours de piste et puis une pantalonnade.

Le public se raidit, ne sachant comment prendre

Ce mou revirement qu’il ne pouvait comprendre.

Scaramouche eut alors un genre de vision

Qui relevait, ma foi, de quelque inspiration.

Il décida de suivre, au fond, sa vraie nature

Qui lui dictait d’agir sans nulle forfaiture.

Il se mit à chanter un vieil air de nourrice

Que n’eût peut-être pas boudé la cantatrice.

Il s’inventait un monde à son humble mesure

En parlant du logis, cette froide masure,

Où il devait passer une impossible enfance

Avant d’être l’objet d’une épineuse errance.

Le public se moucha et les larmes sourdirent.

Quoiqu’on ne sache point ce que les gens se dirent,

Le discours fallacieux du rosse Scaramouche,

Avec son coeur si gros, avait ici fait mouche.

11

Passant dorénavant son temps à larmoyer,

Oubliant qu’elle était venue pour s’égayer,

L’assistance sortit son plus joli mouchoir,

Afin de mouiller là sa tristesse d’un soir.

Tout en vous débinant un doux conte en échange,

Scaramouche, roublard, donnait ainsi le change.

Sa jérémiade aidant, il gagnait ces hauteurs

Où s’en viennent planer de compétents auteurs.

Il avait découvert sa marque de fabrique.

Ses gros yeux lourds de pleurs tournaient au rouge brique.

S’il savait enjôler un public malléable

Qui trouvait maintenant ce clown plutôt aimable,

Scaramouche pourtant ne riait plus sous cape.

Non content de donner dans la simiesque attrape,

Il se convainquit d’être à ce point malheureux

Qu’il lui fallut un psy pour inspecter son âme.

Il culpabilisait de ce grand mal heureux

Dont le feu fort secret le léchait de sa flamme.

La marmite du ça lui tendait comme un piège

Dont il faut à présent que sa pensée s’allège.

12

Scaramouche allongé sur le rouge divan

Sentit tout aussitôt passer un petit vent.

C’était le praticien qui venait de s’ouvrir

Sur les lents résultats que pourrait lui offrir

Une analyse longue, et surtout laborieuse.

La psychée du vieux clown paraissait ténébreuse.

Pour l’explorer et qu’il n’y eut le moindre doute,

Il faudrait remonter, et quoi qu’il lui en coûte,

Jusqu’aux frayeurs d’enfance, époque si charnière

Souvent problématique où couvent la colère

Et les refoulements. « Aimiez-vous votre mère ? »,

Lança notre mentor. « L’amour est éphémère ! »,

Répondit Scaramouche en se mouchant alors

Avec un bruit terrible où l’autre vit de l’or.

Il surfa sur la vague : « Aimiez-vous votre père ? »

« Je ne l’ai pas connu. » « Vous manquez d’un repère ! »,

Annonça derechef le doux psychanalyste

En approchant bientôt de la fin de sa liste.

« Quel est votre fantasme ? », appuya-t-il livide

Comme un escaladeur qui regarde le vide.

 

13

Scaramouche voulait être riche à millions.

Il avait l’appétit des gloutons fourmilions.

Il voulait être aimé au-delà du cliché.

Il rêvait de trouver le Graal sans le chercher.

Il voulait se gagner une célébrité

Mais qui ne fût fondée sur la médiocrité.

Il espérait, surtout, être enfin remarqué

Pour son talent spécial afin d’estomaquer

Le Pierrot, l’Arlequin, ces envieux exécrables

Qui préfèrent jouer les dimanches au scrabble.

Scaramouche entendait donner de la vigueur

Aux mots dont il convient d’extraire la liqueur.

Il témoignait d’un goût, en fait de poésie,

Pour une vérité faite de fantaisie.

Il se sentait en tout l’héritier de Devos,

Il jouerait bien un jour, bien un jour à Davos.

L’avenir était sûr, il jetterait ses dés.

Le pic est imprenable à moins d’escalader

La paroi du glacier au moyen du piolet.

Pour ce faire, il prendrait le destin au collet.

14

Scaramouche choisit de partir à la mer

Afin de voir là si un souvenir amer

Ne viendrait entraver ce goût des choses simples

Qu’il savait cultiver face aux rêves trop amples.

Il pataugea dans l’eau sans songer à nager.

Son désir tout à coup venait de s’ombrager.

Il vit un orphelin désespérer d’aimer

Son prochain, ce quidam qu’il redoutait toujours.

Il écouta sa peine afin de la calmer.

La nuit, dans son esprit, devait trahir le jour

Afin de s’arroger le droit d’être connue.

La vie pour lui n’était qu’une stryge cornue.

Ne se dérobe-t-elle à qui veut la toucher ?

La viande n’attend-elle un couteau de boucher ?

Il vogua quelques temps sur de telles pensées

Sans chercher à juger ses actions passées.

Il eut un haut-le-coeur et vomit de la bile,

Ayant à s’étudier quelque penchant habile.

Il ne savait goûter aux plaisirs, à l’envie

Ni aux désirs feutrés auquel elle convie.

15

Et pourtant on a dit cette simplicité

Dans laquelle il voyait l’esprit de vérité.

C’était un but auquel il souhaitait aspirer

Davantage qu’un trait de personnalité.

L’existence l’avait vu pour le moins errer.

Or, il lui paraissait s’être enfin rencontré.

L’espoir était un phare utile à repérer.

Il suffirait, voilà, qu’il s’en saisisse au mieux

Pour garder dans son coeur ses lueurs en tous lieux.

Scaramouche était prompt à se désespérer

Quand sa mélancolie prenait des airs fêlés.

Il soufflerait sur l’or de ses rêves zélés.

Sganarelle trouva qu’il puait de la bouche,

Que son pied sentait fort, autant que sa babouche.

Le public, croyait-il, n’inspirait point à rire

Du grotesque embonpoint d’un géant prêt au pire

Mais à se passionner pour le godelureau

De province bêta qu’il prendrait pour héros.

Il aimait se moquer du sentiment qu’on nargue,

D’un Rabelais narquois vu par Léon-Paul Fargue.

 

16

Il donnait, cela dit, dans la caricature,

Dans le comique outré et la farce immature.

C’est qu’il était resté un tout petit enfant

Qu’impressionne le poids du massif éléphant.

Il cherchait la lourdeur, qui s’en serait douté,

Lorsqu’il contrefaisait l’épique âne bâté.

Son grand tour consistait en un saut périlleux.

Il faisait preuve ici d’une folle souplesse

Qui voyait notre clown entre tous glorieux.

Certains craignaient pour lui qu’un jour il ne se blesse.

C’était sous-estimer les ressources du sieur

Qui tenait plus que tout à flatter votre soeur,

Car c’est pour ses beaux yeux qu’il prend ainsi des risques

Et qu’il menace de fracturer ses ménisques.

Scaramouche goba la mouche qui volait

Puis il la mâchonna ; c’était ce qu’il voulait.

Il était disposé à tous les numéros

Pourvu qu’on le traitât en impavide héros.

Diantre, connaissez-vous celle du guéridon

Auquel on dit ainsi : « Si tu es gai ris donc ? »

17

Scaramouche est vêtu d’un maillot blanc et noir.

Il semble avoit été peint par le grand Renoir.

Il porte un canotier fait d’une paille jaune

Mais dont l’extrémité se termine en un cône.

L’homme ainsi affublé provoque la stupeur.

Au moindre coup fourré, il succombe à la peur.

D’où peut-il donc sortir ce fol huluberlu ?

Que diable, pincez-moi, car j’en ai la berlue !

Il jargonne un patois dont il sait le mystère,

Un mélange de chti et de picard austère.

Scaramouche aguerri monte un cheval de bois.

Puis il sort un pinard que du coude il s’envoie.

La bêtise arriérée, c’est en somme sa voie.

Il se tourne le pif pour indiquer qu’il boit.

Il se jette bientôt sur un vieux rocking-chair

En disant qu’il attend l’engeance de sa chair.

Gargantua, son fils, apparaît sur le seuil.

Avec son habit noir, il paraît en grand deuil.

Veuillez le suivre pour le meilleur ou le pire,

Pour un simple royaume, ou bien pour un empire.

18

« J’assisté hier soir à ton plus grand spectacle ;

Et quelle riche idée que celle du pentacle

Qui tourne sur lui-même ainsi qu’une toupie !

L’histoire du cheval qui se tire le pis

Etait farcesque à souhait », déclara Gargantua,

Lequel s’en revenait tout juste de Nantua.

« J’ai pris bien du plaisir au récit de mes frasques

Que ton foutraque humour rendit assez fantasques.

Ta faconde spéciale et tes gags à gogo

Que sans tergiverser tu donnes tout de go

M’ont filé le tournis. Je me suis vu grincer

Des dents plus d’une fois, plongé dans ton récit.

Je ne suis pas venu pourtant pour t’encenser.

Permets moi sur ce point d’être des plus concis.

Que dirais-tu d’aller demain te balader ? »,

Demanda Gargantua à son père intrigué.

« La cause que je suis sur le point de plaider

Réclame quelque tact pour en passer le gué. »

Scaramouche écouta très religieusement

En opinant du chef de moment en moment.

 

19

Scaramouche et son fils quittèrent la maison

Dès le matin suivant alors que pointait l’aube.

L’affaire requérait une fraîche raison.

Ils avaient entre-temps cuisiné une daube

De sanglier goûteuse, épicée de gingembre.

Et ce fut par un mois glacial de décembre

Qu’ils montèrent à bord d’un canot sur le Doubs.

Il flottait dans les airs un petit vent très doux.

« Tiens ! » se dit le lecteur, « j’ai cru qu’il faisait froid.

Voilà un trait de style éminemment adroit

Encore que bizarre et je suis bien curieux

De savoir où nous mène ainsi le narrateur. »

Il paraît qu’ils s’en vont quelque part, tout au mieux.

Dans les champs autour d’eux, zonzonnait un tracteur.

Ils allaient voir un roi qui se mourait, dit-on.

On peut trouver cela quelque part dans Caton.

Scaramouche, hébété, lisait toute l’histoire.

Après quoi notre auteur rangea son écritoire.

20

En quittant Besançon, le duo ne savait

Si la sauce prendrait. Or, pour l’heure il n’avait

Que vaguement été question d’un tel voyage.

On n’aurait su comment en lire le présage

A moins de deviner que Scaramouche fît

Des oreilles de porc avec des fruits confits.

Et le canot voguait sur le Doubs besogneux

Qui mettait à tourner en méandres teigneux

Un soin  particulier. Bientôt le Pont de l’Oie

A babord fut en vue, ce qui les mit en joie.

Pontarlier dépassé, on accueillit Arson

Pour sa savante énigme et sa vache d’arçon.

Le roi de la Picole avait pour serviteurs

Des piliers d’abreuvoir, d’après notre brochure.

L’histoire est-elle vraie, l’histoire est-elle sûre ?

Autant demander l’heure aux thanatopracteurs.

Ils vous répliqueraient qu’ils ont bien autre chose

A foutre que cela quand la mort sent la rose.

On attendait alors que passe le facteur

Pour connaitre la suite écrite par l’auteur.

21

Ils virent un fossé, un ours puis un vallon.

C’était peu dire que le temps paraissait long.

Il virent un chemin, un fossé, un dindon.

C’était là tout ce dont la vie nous faisait don.

Ils virent un curé, des ouailles dans le pré,

Un voilier qui volait, semble-t-il tout exprès.

Ils virent tout autant la danse de Saint-Gui

Qu’en tutu répétait la troupe de Maggy.

Ils virent un boa qui se liait d’amitié

Avec un baobab pratiquant le métier

D’espion dans un roman menteur de bout en bout.

Ils virent un griot revêtu d’un boubou.

Que ne virent-ils pas dans le vallon doré

Où le vent répétait fa mi sol ré do ré.

Il y eut un matin, il y eut un grand soir

Et toujours le matou ronronnait dans le noir.

Ils virent un nabab, un phoque, une otarie

Et toujours le vieux puits réveillait l’eau tarie.

Il n’y eut bientôt plus qu’une grosse dondon

Qui trompait son mari, mais avec qui, pardon ?...

22

Scaramouche, morose, était bien diverti

De ses nombreux soucis qui devenaient petits.

Il se disait que l’homme est un roseau pensant

Qui plie mais ne rompt point, tant qu’il est agissant.

Il vit une oasis au fabuleux mirage,

Un château d’or au ciel traversé d’un orage.

Il vit s’échelonner le souffle d’un typhon

Ainsi qu’un sphinx assis sur le nez d’un griffon.

Il y eut un matin et il y eut un soir

Et toujours le matou se fondait dans le noir.

Gargantua, rêveur, songeait à sa patrie

Qu’avait un jour quittée sa bienaimée fratrie.

Son âme était marquée par une pétulance

Que jamais n’entachait la sourde flatulence.

Sa bedaine accusait une ventripotence

Qui ne l’empêchait point de chercher sa pitance.

Après avoir conçu le plan de sa caverne,

Platon chercha longtemps l’entrée de la taverne.

Cela ne prouve rien et je suis bien d’accord.

Qu’imaginer ici afin d’être raccord ?

23

L’inspiration n’est pas un conte, croyez-moi.

On s’en rend compte mieux quand elle fait défaut.

Alors, persévérons. Nous n’avons pas le choix.

Avancer dans le texte est le jeu qu’il nous faut

Pour fixer le motif qui parfois se dérobe

Comme s’ignore un Christ à la tantrique robe.

Je ferais le récit de son amour fatal

Tel qu’un fruit interdit qu’on dévore à l’étal

Si je n’avais pas un travail bien plus pressé

En l’espèce d’un art que je voudrais hausser

Au point qu’il laisse voir la misère danser.

Scaramouche, au moral, est un homme stressé.

Depuis un an ou deux, des dettes le tourmentent.

Il en perd le sommeil. Ses créanciers le hantent.

Il voudrait que ses maux finissent au plus vite.

Il voudrait oublier mais un miroir l’habite.

Il voudrait oublier mais les faits le rattrappent.

Il voudrait oublier mais les soucis le frappent.

En attendant, qu’importe, il regarde la rive,

Le cannot progresser et l’onde, cette eau vive.

24

Scaramouche, pensif, dans sa tête gamberge.

Pégase les suivant, trottine sur la berge.

Midi vient de sonner au clocher d’un village.

Le cannot creuse l’eau dans son mouvant sillage.

Gargantua, repus, se caresse la panse

Comme un cheval fourbu qu’un palefrenier panse.

Le soleil dans l’azur dépêche ses rayons.

Un bohémien là-bas ballade ses haillons.

Le roi de la Picole attend dans son palais

Que le consulte un homme appelé Rabelais.

Il s’agit d’une affaire essentiellement grave.

Pégase, dessellé, chemine sans entrave.

L’auteur bataille dur pour libérer la rime

De quelque jet de sac dans le sens qui l’arrime.

Il cherche la musique et le rythme précieux

Qui, rebelles au labeur, le rendent anxieux.

Mais le lecteur prétend qu’on le mène en bateau,

Qu’impatient il attend d’en descendre tantôt.

Si l’auteur ne sait pas où il va, qu’il arrête

De pêcher au lagon des poissons sans arête.

25

La requête est sensée. Nous sommes résolus,

En raison de l’absurde où l’on tombe au surplus,

A donner gain de cause au lecteur trop frileux

Pour trouver harmonieux un visage anguleux.

Vite, descendons là au premier port venu.

C’est au pays de Gex que l’auteur attendu

Gagnera ses lauriers en étant mieux connu.

Du reste les honneurs ne lui sont-ils pas dûs ?

Il s’agit de plaider une cause, a-t-on dit.

Scaramouche et l’auteur sont à sec de radis.

Il paraît que ce roi est le sponsor des arts.

Gargantua le croit. Ce n’est pas un hasard.

Son père, maladif, s’enferme en un cachot

Où il fait par trop froid quand il ne fait pas chaud.

Il sait d’ailleurs combien sa morne solitude

L’empêche souvent de prendre de l’altitude.

Il n’a jamais trouvé l’amour chez une femme

Et pour cette raison la vie lui semble infâme.

Tous les sketchs qu’il écrit sont une échappatoire.

Il s’en sort par le rire, et les coups de pétoire.

26

Le canot bourlingueur accoste à Nantua

Où vit avec ses chats le fameux Gargantua.

Le royaume s’étend non loin de cette ville.

Il faut passer des ponts puis un dragon servile

Qui se contente de vous poser une énigme

En forme de charade héritière du zeugme

Où résonne, loufoque, une incongruïté.

Scaramouche répond que c’est la gratuité

Qui seule ordonne l’Art, l’artichaut sans erreur

Que le joueur déguste en s’en rendant vainqueur.

Apparemment cela n’avait que peu à voir

Avec la belle énigme entrée dans le miroir.

« Quel est le chat qui sait fabriquer un violon ? »,

Demande en rougeoyant le terrifiant dragon

Qui semblait bientôt prêt à sortir de ses gonds.

Scaramouche roula des yeux tout globuleux

En pestant à part soi face au monstre galeux.

N’y voyant que du feu, il frappa du talon.

« N’est-ce le chat luthier ? », raisonna-t-il enfin

En découvrant combien ce cerbère était fin.

27

Grâce à cette réponse, ils passèrent le gué

Derrière le gardien, sans être dézingués !

La rivière dormait dans son drôle de lit

Sans table de chevet, ni livre que l’on lit.

Quoi qu’elle fût à sec, un grand poisson-pilote

Faisait pour la guider des mouvements de glotte.

On vit même Platon se cacher dans sa grotte

Tandis qu’un marsupial se fendait d’une crotte.

C’était vraiment, ma foi, du grand n’importe quoi

Que ce royaume abscons qui vous rendait tout coi.

Dans un fort courant d’air qui recherchait sa prise,

Une plaisanterie très loin d’être comprise

Nous intima de suivre un ours qui passait là

Revêtu d’une peau de bête à falbala.

En effet un volant de dentelle bordait

Sa pelisse cousue par un vilain dadais.

Un lampadaire bleu nous servit de valet.

Il se courbait sans cesse, obséquieux et laid.

Il portait un chapeau du reste, un panama

En faisant, étourdi, son joyeux cinéma.

28

Nous dûmes illico rendre hommage à un âne

Qui ne voulait brouter que sainfoin et bardane.

Dans le vallon doré, nous vîmes une belette

Qui soudain s’avisa de manger le mot blette.

Sur sa langue sortie pour nous faire la nique,

Il lui restait un E qu’on ne s’expliquait point

A moins de retirer à l’humour son pourpoint

En déshabillant Paul pour vêtir Véronique.

Le roi de la Picole habitait un palais

Qui avait, paraît-il, quelque chose de laid.

La chose s’expliquait du fait que Rabelais,

Ce bonhomme replet, nous priait s’il nous plaît

De voir en la laideur la beauté qui s’ignore,

Pardonnant au bossu sa bosse, si, signore.

De fait il suffisait, pour vivre en son royaume,

De chômer hardiment sous de bons toits de chaume

En ne suivant jamais que notre bon vouloir.

Il suffisait, pardi, de gaiement festoyer

Et de vivre aviné du matin jusqu’au soir

En laissant la folie dans les airs tournoyer.

29

Sous son justaucorps blanc, le roi de la Picole

Au moment de l’envol, se rit et caracole.

Toujours en compagnie de ses cent serviteurs

Qui sont, à dieu ne plaise, autant d’apiculteurs,

De gras fermiers et de joyeux viticulteurs,

Qui sont aux petits soins de ce rude noceur,

Il se trouve affalé sur un trône de stuc

Qui tourne sur lui-même à la faveur d’un truc.

Une fausse rumeur avait couru, ce semble,

Sur ce roi facétieux. N’allait-il donc plus l’amble

Avec fronde et vigueur au point de se mourir ?

La nouvelle, infondée, pouvait toujours courir.

Il n’est rien de plus faux, d’ailleurs, je vous assure

Depuis que ce matin remonte le mercure.

Nos visiteurs alors, songeant à la requête

Qui avait décidé de leur plaisante quête,

Obtinrent une audience auprès du souverain

Qui frappa sur un gong avec un plat d’érain.

Quand il les vit venir, il les eut à la bonne

Aussitôt puis ouvrit sa meilleure bonbonne.

30

« Dites-moi, majesté,... » commença Gargantua.

« J’ai lu quelque part que vous aimiez les artistes,

Prompt à les consoler quand vous les voyez tristes.

C’est à cette fin-là que l’on s’évertua

A trouver un mécène ailleurs qu’en ce royaume

Qui nous passe déjà sur l’âme ainsi qu’un baume. »

« Prenez donc de mon vin », déclara Rabelais

Qui buvait ce nectar comme du petit lait.

« Ta tête m’est connue et je m’efforcerai

De faire à cet égard tout ce que je pourrai.

Mais je ne suis pas riche et je n’ai pas de bourse.

Le fond de ma pensée ? L’argent fait le malheur ;

Heureusement pour moi, j’échappe à cette course.

L’avarice est partout. Je ne suis pas des leurs ! »,

Devisa Rabelais sur un ton chagriné.

Sur ce il se moucha puis se tordit le nez.

« Je suggère, ma foi, que vous restiez ici. »

« C’est fort gentil à vous. Du fond du coeur merci »,

Répondit Scaramouche avec un regard louche

Qui eût désappointé un monarque farouche.

31

Etait-ce le matin ou la fin de journée ?

La pendule du temps semblait s’être arrêtée.

Quel jour était-ce donc et quel mois de l’année ?

Scaramouche avait pris la tête dépitée

De ceux qu’un faux serment vient soudain décevoir.

« Adieu mes songes fous, beaux rêves au revoir ! »

Sous le coup malgré lui d’un retour d’utopie,

Il se mit en chemin vers Saint-Cirq-Lapopie.

Mais il se ravisa, tout comme Gargantua

Qui se saisit du poing d’un cobra qu’il tua.

Scaramouche, vaseux, ne savait plus pourquoi

Mis à mal par le sort, il existait encor.

Ce n’est pas cependant qu’il attendait la mort

Qui maraudait parfois, munie de son carquois.

Pas plus ne cherchait-il à imiter l’autruche

Qui mettait dans sa poche, ô ballon de baudruche,

Son ego mortifié quand elle s’enfonçait

Au gré de toute peur, corps et biens dans le sable.

La peine de notre homme était insaisissable.

Il vit alors un lièvre en retard qui fonçait...

 

32

Alice, dans le bois, prit un air apeuré.

« Le temps n’est qu’illusion ! Quelle heure peut-il être ? »

Fit-elle en bondissant près d’un petit fourré.

La lune, là-dessus, ouvrit grand sa fenêtre.

Dans le valon doré, c’était le crépuscule.

L’ombre combat le jour. La lumière recule.

Gargantua sortit un galet de sa poche.

Après avoir visé l’anguille sous la roche,

Il revint aussitôt à de plus doux transports.

Il se mit à croquer des oreilles de porcs.

C’est le péché-mignon du bon vieux Gargantua.

Malgré l’hiver cuisant, tout à coup il sua.

Un barde dans le bois beuglait une rengaine.

Scaramouche nota sa bizarre dégaine.

Tout proche on entendait un mièvre carrousel.

L’ogre chenu mettait dans sa soupe du sel.

Au fond du bois doré, tout passait pour normal.

On voyait se lever plus d’un sombre animal.

Scaramouche, curieux, aperçut la sorcière

Qui allumait un feu dans sa triste chaumière.

33

Le lendemain, le roi rappela les deux hommes

Qui étaient descendus dans une auberge mauve.

Cueillis au pied du lit par une diva chauve

Et six nains adipeux jonglant avec des pommes,

Tous deux firent les frais d’une rude fanfare.

Des cuivres exultant rentraient dans la bagarre.

Trois pipeaux par-dessus sifflaient leur note unique.

C’était assourdissant. En avant la musique !

Quand un trombone obscur lâcha son dernier cri,

Scaramouche connut le silence du prix.

Un ours en short entra, hawaïenne chemise.

« Je suis le lapin blanc ; on le voit à ma mise !... »

« A qui devons-nous donc ce fantastique accueil ? »,

Fit mon Gargantua tout à fait étourdi.

Scaramouche lui-même était abasourdi.

« Le roi n’a pas dormi hier dans son cercueil ! 

Il vous mande au palais car il s’inquiète un peu. »

« Nous lui rendrons visite aussitôt qu’on le peut. »

C’est ainsi que le père et le fiston se mirent

En route de ce pas, bien plutôt qu’ils ne fuirent.

34

Le roi tournait en rond comme un fauve, au palais.

Il avoua ne pas s’appeler Rabelais

Mais Picpus le matois, un paysan du cru.

La question maintenant, que ne l’avez-vous cru ?

Sur ce, l’ours s’effaça puis retourna prier

Avec le moine doux qui ne savait crier.

Le roi se morfondait dans sa salle du trône.

Un prêtre du pays testait sur lui son prône.

« Je serais fort heureux de vous venir en aide.

Je crois m’être guéri. Mon avarice cède »,

Lâcha le souverain quand il vit notre aède.

Voilà mon Gargantua qui avance et qui plaide

Aussitôt qu’introduit, la cause des artistes

Qui courent le cachet avec des mines tristes.

Rabelais, fort touché, pleura dans son mouchoir.

Ce que c’était que de tomber sans même choir !

Disant comme cela : « Voulez-vous ce louis d’or

Corruscant et fatal sur lequel le Louis dort ?

Peindrez-vous en des vers ma largesse infinie

Qui vaut plus qu’un trésor, quoique mal définie ? »

 

35

Puis le roi demanda de lui faire un sonnet

Qui pourrait lui servir la nuit de chaud bonnet.

Scaramouche appâté tomba dans un délire

Qu’il devait tout entier à sa vibrante lyre.

Il parla de Piérette et de son pot au lait

Qui fit sourire le grand François Rabelais.

Il évoqua d’ardeur ce long serpent de mer

Nageant sous les récifs. Il chanta même un air

Qu’on lui chantait enfant dans la masure froide

Où sa mère engourdie se tenait toute roide.

En éhonté flatteur, il peignit le portrait

D’un roi très impérial qui dans la scène entrait.

Majestueux, ce roi éclipsait ses rivaux

Qui savait guerroyer par les monts et les vaux.

Rabelais approuva d’un hôchement de tête.

Il assistait, pantois, à des hourras de fête.

Un ramdam de tambours souligna sa sveltesse.

Que désirait manger sa fabuleuse altesse ?

Scaramouche exalté s’y prit si bien en somme

Que l’humour et l’amour partirent faire un somme.

36

Quant au pauvre Pégase, on l’avait oublié

Chez Scarlett, au haras. Il fut de tous envié

Pour son talent spécial qui le faisait pester

Au doigt et à l’oeil. Il savait vous empester

Avec ça d’une haleine étrangère au mouton.

Tout en se saisissant d’un blanc moulin à sel

Descendu tout à coup d’un vertigineux ciel

Où passaient des oiseaux, il vous disait « Moud-on ? »

Ce coursier ahuri, qui serait pétomane

Quoi que nous récusions ce trait dont il émane

Une diffamation desservant qui la sert,

Après le picotin, attendait le dessert.

Mais nul ne s’avisa de remplir l’estomac

De ce grand goulu-là. Que vous dire ? Il passait

Comme un coq empâté, son temps dans un hamac.

Quelques pies jacassaient et il s’en agaçait.

Il attendait, contrit, le retour de son maître

Qui pour l’heure ébloui s’adonnait à son mètre

Dans un éloge qui devait flatter le roi.

Il suffisait, pardi, de compter jusqu’à trois.

37

Il rencontra sur place un très digne mulet

Lequel avait porté jadis Sancho Pansa.

Quelle est la différence entre telle mule et

Le plus petit mulet ?... Ainsi qu’il le pensa,

Tournant dans son esprit de complexes pensées

Qui, la plupart du temps, se trouvaient dépassées,

Ce n’était tout au plus qu’une affaire de taille !

Le mulet devisait sur sa couche de paille,

En nommant quelquefois l’hidalgo de la Manche

Qui était toujouts prêt à un effet de manche.

Il entendit causer de la mule du pape

Et n’avait depuis lors que ce mot à la bouche.

Scaramouche en coulisse écoute Scaramouche.

« Le cardinal n’est pas un genre de soupape »,

Clame-t-il haut et fort en se grattant le front.

« Il serait très mal vu de lui faire un affront. »

Le mulet se leva. Il se nommait Gaspart.

Mon Pégase alléché le sent de part en part.

Puis, ni une ni deux, ils sortent du haras

Sous les yeux interdits de Scarlett O’Hara.

 

38

Ils décidèrent de se mettre ensemble au vert.

Ils chanteraient la vie tous les deux de concert.

Ils virent le dragon qui jouait aux échecs

Contre un ours farfelu dans la rivière à sec.

Ils passèrent le gué sans plus tergiverser.

Ils virent un faux col qu’ils purent traverser.

Ils franchirent un ru qui tombait sur le sol

D’une clef jamais vue où pendait un bémol.

Puis la portée s’ouvrit et ils virent plus clair.

Dans l’azur, sur un mot, zigzaguait un éclair.

Pégase, dépassé, ne savait où se mettre

Car le mulet faisait à tire l’arigot

Des farces qui auraient fait sourire son maître.

Le fait était-il dû à des plats d’aligot ?

Il virent un moulin et Quichotte dessus

Qui baffait un géant. Ils n’étaient point déçus.

Ils virent une étable et broutèrent du foin.

Une cloche timbrée sonnait de loin en loin.

Ils furent pour finir devant l’auberge mauve

A côté, vous dit-on, de la montagne fauve.

39

Scaramouche, au palais, peaufinait son éloge

Où l’ermite Bernard en maugréant se loge.

Car il ne faut pas moins qu’un furieux crustacé

Pour savoir où finir et comment commencer.

Bien des péripéties plus tard se lève un vent.

C’est notre bon Gaspart, le derrière devant.

Il entre à reculons dans le palais ailé

En affectant un ton pour le moins détonnant.

Le mulet se retourne alors qu’il va tonnant.

Il s’est fait annoncé par un manchot zélé.

« Mon bon sire, c’est moi le mulet de Sancho.

Veuillez me pardonner d’avoir le sang si chaud.

Pégase attend dehors sa ration de foin.

Pour l’avoir au plus tôt, il fera tout un foin. »

Scaramouche affairé suspend son vers en cours.

Un bouffon effaré présentement accourt.

Il prend l’âne au licou et puis l’amène au roi

Qui réléchit un temps, roulant, d’un air songeur,

Des idées dans sa tête. Il montre un poing rageur

Au serviteur fautif, qui sort avec effroi.

40

Le roi de la Picole est bien trop occupé

Dans son antre royal pour être ainsi coupé.

Scaramouche, surpris, ne sait plus quoi penser.

Pégase l’a suivi ! Que va-t-il se passer ?

Dans la salle du trône, on entend une ruche.

Dans sa cage enfermée, chantonne une perruche.

Gaspart ne bouge pas, il ne sait trop que faire.

Avec un histrion, le roi semble en affaire.

Le manchot congédié veut s’expliquer d’un mot.

A la porte, ennuyé, il croque le marmot.

Scaramouche, tout chose, à tort et à travers,

Caresse le monarque en d’improbables vers.

Chaque jour il recoud son étoffe défaite.

Et bien qu’il se compare à Hugo le prophète,

Force est de constater qu’il est bien en-dessous

De son modèle en tout. Le roi de la Picole

Du coin de l’oeil l’observe et compte chaque sou.

Scaramouche, troublé, range un bâton de colle,

Ravaudant bout à bout, quand le sens s’amenuise,

La métrique et les vers pour que nul ne se nuise.

 

41

Scaramouche répète un rôle sur mesure

Qui le verra traiter le vers et la césure

Autant qu’il se peut sur un pied d’égalité.

La fatuité s’invite ? Eh ! comment l’éviter

Quand le poète ne cherche qu’à léviter ?

Un moment, je vous prie. Je veux vous inviter

A suivre incontinent son meilleur numéro.

Il joue un dur à cuire, énorme et baroudeur

Arborant pour vous plaire un visage boudeur.

Ce bretteur démasqué prend à partie Zorro

Qu’il s’imagine voir le narguer près d’ici,

Dans la verte campagne où il se trouve assis.

C’est alors qu’il rencontre, hilare, Alphonse Allais

Qui sur sa tête porte un petit pot au lait.

Le pote Allais lui tint un ambigu langage

Fleuri de jeux de mots, matiné de ramage.

Il dit avoir perdu son fier ara qui rit

Et lui coule des yeux geignards de merlan frit.

« Ne l’avez-vous point vu ? », demanda le comique

Qui fit vrombir dans l’air un tonnerre cosmique.

42

Or, pendant ce temps-là, le monarque au palais

Sur son trône assoupi écoutait la luette

Lui fredonner un air épatant l’alouette.

Un page s’approcha : « Cher monsieur Rabelais,

Il en va de l’honneur, vous devez recevoir

Cet éleveur de poux qui tenait à vous voir

Et qui répond au nom de Gentilhomme Allais.

Il est fort avenant et boit du petit lait.

Pourquoi ne pas en faire un de vos conseillers ?

Il pourraît contrôler vos moutons empaillés,

Tourner certains discours, étudier les plaidants

En l’espèce surtout ceux qui manquent de dents. »

Cet homme goguenard fut de suite introduit

Après qu’un philistin fut du pied éconduit.

« Que me vaut ce plaisir ? », insinua le roi.

« Tel que vous me voyez, je recherche un emploi. »

« A quoi êtes vous bon ? », répondit le monarque

« Je sais quelques on-dits sur l’une ou l’autre Parque.

Je peux chanter en fa certaine barcarole,

Emincer la carote ou couper la scarole... »

43

Le monarque se lève, en se remémorant

Les mots de Scaramouche à propos d’une pièce

Qui emplirait d’un rire à tout casser la pièce.

« J’espère évidemment que ce sera marrant »,

Se dit-il in petto en reluquant Allais.

Ce cosmique en costard plaisait à Rabelais.

« Savez-vous, cher monsieur, jongler avec des gommes ?

Savez-vous imiter une voix de rogomme,

Le chant du rossignol, le bruit sec du pivert ?

Savez-vous aligner de guingois quelques vers ? »

« J’avoue ne pas savoir mais je pourrais apprendre.

Veuillez tenir pour sûr que je saurai surprendre

L’auditeur enivré qui me prête l’oreille

Que je ne lui rends point avant que n’appareille

Dans le vallon doré le navire du songe. »

Il se fendit alors de phrases à rallonge,

Evoquant ses succès de comique troupier.

Il tenait en sa main une fleur de pourpier,

Jubilant à l’idée de croquer du papier

Sans savoir s’il aurait un plâtre dans le pied.

 

44

Scaramouche trimait comme jamais sans doute.

Dame, une pièce en vers se jouant à Venise !

Il polissait les mots et mouillait la chemise.

Pour l’écrire il s’était coiffé d’une moumoute.

Cette oeuvre de commande, ah quel défi c’était !

Il le verrait suer. D’instinct, il le sentait.

Allais jouerait un rôle aviné de manant

Dont nous vous donnerons l’idée dès maintenant.

Il ferait le planton toute la nuit durant

Sous le balcon de Diane, amoureuse d’Ulysse.

Elle aurait un nez d’aigle et la peau des plus lisse.

Choyée par un barbon, son tuteur de tyran,

Diane n’aurait bien sûr de cesse d’échapper,

Avec des ruses d’âme à bien vous attraper,

A son chaperonnage extrême et sans merci.

Il va sans dire qu’il l’aimerait bien aussi.

Ulysse s’emploierait à soudoyer quelqu’un

Pour qu’un mot fût passé par le luthier d’Aquin.

Ce fut la couverture efficace d’Ulysse

Qui se désespérait tout seul sous sa pelisse.

45

Sous un porche dans l’ombre, en silence il se glisse.

Pour mieux voir le balcon, son oeil de lynx se plisse.

« Qui va là ? » entend-on résonner au lointain.

Diane se tient là-haut avec un air mutin.

Elle a lu le mot doux, promesse d’un matin.

L’auteur gratte sa feuille. Il en perd son latin.

La lune s’est levée dans le ciel cramoisi.

Le manant aviné jouera l’amant transi.

Ulysse ne veut pas se trahir par sa voix.

« Cette astuce fonctionne ou ne fonctionne pas ?

A trop me questionner, je cours à mon trépas. »

Toute une après-midi de la sorte passa.

« N’aurais-je rien de plus original que ça ? »,

Se lamente l’auteur qu’épuise le sujet.

 « Je ferai mieux plus tard. Ce n’est qu’un premier jet. »

« Tout cela doit finir par le barbon berné ;

Mais comment déplier une cape à son nez

Afin de l’aveugler ? Je manque de matière !

Il convient que mes vers soient baignés de lumière

Et je vois à regret que ma chandelle est morte.

Il faut absolument que, forte, ma voix porte ! »

46

Scaramouche s’exerce à délayer l’intrigue

Que, foin des vieux ressorts, son effort d’auteur brigue.

Il se sait imiter Beaumarchais et Rostand.

L’imitation n’est-elle un vrai défi pourtant ?

Il serait beau d’ailleurs qu’il pût en faire autant.

Ces dramaturges sont pour le moins épatants.

« Mais », se dit-il alors, « quelle veine exploiter

Pour que le roi céans soit quand même appaté ?

Ne me suis-je engagé à ce qu’il rie, en somme ?

Il faut que le barbon soit rossé ou tout comme ! »,

Observe Scaramouche en se grattant le crâne.

« Je le ferai filer, en croupe sur un âne.

Diane enamourée accueillera l’aubade

En poussant l’animal à donner sa ruade.

Il me manque un détail, un déclic dans l’histoire...

Le manant aviné tient d’un rôle à tiroirs ;

Je le découvre enfin, il est plus qu’accessoire.

Au surplus, il me reste une chose à savoir... »

Pourvu que le désir les tienne jusqu’au soir,

Ils seront l’amour même. On s’apprête à le voir. 

47

Scaramouche et Gaspart entrent au coude à coude

Dans une course hâtée que le Tout-Paris boude.

Le roi, pendant la nuit, se réveille en sursaut.

Il rêvait d’un enfant qui prenait dans un seau

Des sardines à l’huile attachées par un fil.

Une princesse hindoue faisait battre ses cils.

Alphonse Allais s’essaye à des vers mirifiques

Tels des bagues serties pour le moins magnifiques.

Loin d’être aisée, la chose est une sinécure

Pour de plus forts que lui. Du labeur, il n’a cure.

Il voudrait composer une sotie verbale

Et non se faire faire un second trou de balle.

Aussi vient-il donner dans la facilité

Que le lecteur d’ailleurs paraît plébisciter.

Ce roi du picolo ne serait qu’un fantoche

Qui s’écoute miauler, un minet dans la poche.

Scaramouche est un fat et son fils un benet.

Ce Feydeau relooké en a sous le bonnet.

Du reste son humour est le plus fin qui soit.

Jamais il n’en fait trop, jamais il ne déçoit.

48

Le mulet s’en alla, la queue entre les jambes.

Scaramouche voulait s’atteler à des ïambes.

Il aurait en Allais un concurrent de choix.

Il écrirait sa farce et il plairait au roi.

Quant à Gargantua, il se taillait la barbe.

Il est prêt à l’emploi, le papier qu’on ébarbe.

Je suis, avoue l’auteur, à court là d’une rime

Et je jargonne un brin en confessant mon crime.

Si le sens en pâtit, je suis prêt à sortir.

......................................................................

Suivons plutôt le roi sur le point de partir.

Il met un point d’honneur à chevaucher Pégase

En tenue d’apparat, caparaçon de gaze.

On eût dit un bonbon dans un conte de fée,

Quelque bête de foire avec goût attifée.

Rabelais monte en selle et parade à dessein

Dans les rues du royaume où le suit son essaim.

Il est apprivoisé et ne pique jamais.

Je vois que vous doutez et m’opposez vos « mais ».

L’écriture à mon sens doit demeurer un jeu

En sus d’avoir aussi un littéraire enjeu.

49

Il commença d’abord par visiter ses vignes

Qui s’espaçaient là-haut, sur la colline en lignes.

D’un saut, il s’arrêta ensuite Au lion d’or

Qui rappelait à tous, certes, qu’au lit on dort.

Le roi fit son entrée, dignement salué.

Sa mise avait de quoi tous nous éberluer

Avec son haut de forme et sa marotte à poils

Dont il assaisonnait les siens d’un air cordial.

Or, il était suivi par un espion des Pouilles

Qui, pour faire bon poids, commanda deux andouilles.

L’auberge était remplie de négociants en vin,

Des mages opinaient, écoutant un devin.

Les chopines dansaient, on buvait à Bacchus.

Un gugusse était là qui détaillait ces gus.

En s’attablant, le roi consulta le menu.

L’aubergiste approcha et d’un large sourire

Qui distingue entre tous le chat noir du Cheshire,

Il se félicita de ce nouveau venu.

On me rétorquera que ce chat ne sourit

Que lorsqu’il voit courir une verte souris.

50

Je le confesse, soit ! Qu’est-ce que cela change ?

Il s’agit de trouver la rime qui m’arrange.

Souvent embarrassé, je lâche mon fardeau

Qui tombe en le brisant sur un frèle radeau.

« Voilà qu’il recommence à visser sa cheville ! »,

S’exclame le lecteur de retour de Séville.

« Je voudrais vous y voir », commente Scaramouche

Chaque fois qu’un propos à ce sujet-là touche.

« Rimer est délicat ! », renchérit Scaramouche

Qui chasse de son nez une agaçante mouche.

Renseigné par Gaspart, l’espion sans un mot mange ;

Une puce assoiffée de son sang le démange.

Un couple d’amoureux, heureux, main dans la main

Cueille le fruit du jour, sans songer à demain.

Ils frappent le trottoir de leurs sabots jolis,

Joyeux et sans souci. C’est bien ce que Jo lit.

Gaspart, dissimulé derrière un lampadaire,

Aperçoit, qui s’en vient, un curieux dromadaire

Qu’il ne faut pas confondre avec le vieux chameau.

Il suffit qu’un c saute et nous avons hameau !

51

Pégase pour sa part attend près d’une échoppe.

Tandis que les clients vident plus d’une chope,

Dans l’auberge l’espion fourrage dans un sac.

Puis il en sort bientôt un marteau tout à trac.

Son regard est empli d’une lueur macabre.

Sur un mot de ma part, il s’empare d’un sabre

Qu’il fait virevolter dans les airs avec rage.

D’ailleurs, à ce moment, on entend un orage

Qui gronde dans le ciel, qui gonfle et s’envenime

Avec des roulements que la fureur anime.

Il prend un yatagan qu’il bénit en arabe.

Il se saisit enfin de deux pinces de crabe

Puis il range le tout au fond du havresac

Dont il avait sorti ces outils tout à trac.

Pendant ce temps, bâillant, Pégase meurt de faim.

Il se sent chavirer. Il sent venir la fin.

Il bouloterait bien un couscous et des frites,

Les sabots dans l’assiette, un coussin sous les fesses.

Quoi ! il n’est pas servi ? Comment diable se fait-ce ?

Le rêve a ses visions. Le bonheur a ses rites.

52

Le roi de la Picole est un vrai fanfaron.

Il fréquente ici-bas les gueux et les larrons.

Le peuple l’apprécie quand il lâche des ronds.

Il quitte enfin l’auberge et salue le patron.

Pégase détaché d’un piquet de métal

Entend manifester sa désapprobation.

Il lâche une sifflante entachée d’émotion.

Il rue des quatre fers tout en ouvrant le bal.

Il justifie un nom qui le prédestinait

A jouer dans un roman dit de cape et de pets.

Sortant des jeux de mots atrocement suspects,

Bouffi de calembours, longtemps il s’entraînait

Pour que son numéro soit en tous points parfait.

Les gags ne sont-ils pas une question d’effet ?

On dit de ce loustic qu’il a le geste lourd,

Que son humour béat est celui d’un balourd.

Que penseriez-vous donc de vous nommer Pégase,

D’être un cheval ailé plus léger que la gaze ?

Ne seriez-vous point las de ces pauvres clichés

Que, pathétiquement, vous n’avez point cherchés ?

 

53

« Je tiens à présenter au lecteur mes excuses »,

Se confie Matamor, déserté par la gloire.

« Je vois distinctement que tout hélas m’accuse.

Il était convenu que j’arrête de boire.

J’ai causé mon malheur et celui des amis.

Je viens de me lever souillé par mon vomi.

Je ressens une honte éveillant des regrets.

L’alcoolisme m’a pris dans ses terribles rets.

Ma femme m’a quitté et me tient à distance.

Fort d’un applomb de fou, faudrait-il que je danse ?

Je me suis fait passer pour un roi d’opérette.

Je portais au revers du béret une aigrette.

Dans le vallon doré, tout filait à ma guise.

J’étais ivre de joie, pourvu qu’on se déguise.

Comment avais-je fait pour usurper le trône ?

Je ne saurais le dire encore maintenant.

J’avais appareillé un matin sur le Rhône.

Je n’étais en ce temps qu’un genre de manant.

Au terme d’un année d’intenable chômage,

Je me fis la tête et l’apparence d’un mage. »

54

« J’avoue que Scaramouche a démasqué son roi

En lui confiant le rôle aviné du manant.

Je me suis reconnu non sans un fort effroi.

En somme, le bobard n’aura duré qu’un an.

Comment s’y est-il pris pour deviner la chose

Et cerner le secret du fameux pot aux roses ?

La scène du balcon lui mit la puce à l’oeil.

Je butais sur un mot comme sur un cercueil.

L’inconscient me parlait d’une voix péremptoire.

J’étais un porte-voix et cela me troubla.

Dans sa cage, mon coeur tout à coup s’affola.

On devine assez bien la suite de l’histoire.

Le roi de la Picole était mourant, je crois.

Il cesserait bientôt de balloter sa croix.

Je me savais avoir depuis toujours un frère

Mais non point qu’il me fût jumeau. Faute d’un père,

Je m’étais réfugié dans l’amour d’une mère

Dont le poète a dit qu’il était éphémère.

Le dirai-je à nouveau ? Je manquais d’un repère ! »

Une voix le glaça, insinuante et fière.

55

Il jeta mon cadavre au fond d’une rivière.

Le jour était frappé d’une étrange lumière.

Et je suis revenu vous hanter jusqu’au bout.

Usant d’un subterfuge inspiré par About,

Je contrefis les voix de la distribution,

Me fondant comme une ombre au milieu des répliques.

C’est ici pourtant que l’histoire se complique

Si l’on veut bien avec moi repenser l’action.

Porté par le courant vers un pont à écluse,

C’est la froideur de l’eau qui causa mon réveil.

Le jour était marqué d’un étrange soleil.

De ne pas être mort, faut-il que je m’accuse ?

C’est alors qu’un canot accoté m’apparut

Providentiellement. Ne m’auriez-vous pas cru ?

Je montai sur la berge et m’affalai d’un coup.

Je n’ai pas disparu, il s’en faut de beaucoup.

Lorsque je fus enfin en état de marcher,

Je vis un jeune enfant sous mes yeux se cacher.

Puis il réapparut en toussant quatre fois :

« Un fromage t’attend là-bas au bout du bois ! »

 

56

Le vieux mage en question se nommait Balthazar.

Sa présence en ces lieux n’était pas un hasard.

« Je vous ai vu en songe ! », expliqua-t-il au roi

Qui fut pris tout à coup d’un indicible effroi.

« J’ai faili me noyer », fit-il incontinent.

Le vieux mage, affaissé, allait en clopinant.

« Il vous faudra trouver le dragon chimérique

Qui se distingue par un esprit hermétique.

C’est un cracheur de feu que l’on entend de loin.

Il faudra, devant lui, que vous ayez grand soin

De répondre à l’énigme avec dextérité

Tant il parait enclin à la sévérité. »

Le roi parvint bientôt à la hauteur d’un pont

Décoré de glaieuls et de quelques pompons.

Il traversa le pont et partit droit devant.

Eole, fatigué, soufflait un petit vent.

On entendit alors le terrible dragon

Ronfler comme un sonneur qui viendrait de Saigon.

« Où est mon chat Piteau ? », disait un écriteau.

« Prière de me le rapporter au plus tôt. »

57

La destinée voulut que je croise la route

De ces deux voyageurs que vous avez suivis

Jusqu’en l’auberge mauve. Aussi bien mon avis,

C’est que nous aurions tort de mettre tout en doute.

Rembobinons l’histoire et suivons l’ourse brune

Qui dans un arbre trace au canif une rune.

Dans les bois retentit la chanson du coucou.

« A pas furtifs j’approche et je lui tords le cou »,

Fait le garde-champêtre empêtré dans ce mètre

Qui vient s’entortiller aux pieds du contremaître

Veillant au gai désordre attendu dans un conte,

Quoi qu’il faille arriver à la scène qui compte.

Nous voici de retour dans l’auberge joviale.

Permettez que je note une chose triviale.

L’espion à la puce et moi ne faisons qu’un.

Je m’apprêtais, je crois, à trucider quelqu’un.

Ce fantoche de roi me fait passer pour quoi ?

Me dis-je, ce couillon déteint sur Scaramouche

Qui gobe ses propos dès qu’il ouvre la bouche.

Et je n’ai qu’un seul mot aux lèvres c’est « pourquoi » ?

58

L’espion, un bonnet sur les yeux, me suivit.

Je l’avais reconnu sans laisser rien paraître.

Je sifflai ma monture et la vit apparaître.

Gaspart, en sautillant, d’un mot me décrivit

Tout ce qu’il avait vu à son poste de guet.

Alors qu’il se tenait comme un âne aux aguets,

Un petit dromadaire à deux bosses passa.

Un lièvre en retard d’un coup le dépassa.

La fantasmagorie, en marche, était intacte.

L’auteur avait signé une espèce de pacte

Pour que le merveilleux exulte de partout,

Et se traduise par une geste imprévue

Qui, où que nous cherchions, ne s’était jamais vue

Nulle part y compris chez l’enroué matou.

Par exemple un canard cancanait dans son coin

Sans qu’il ne lui sortît du bec un seul coin-coin.

La reine d’échiquier se plaignait fort d’Alice

Qui avait reconnu à sa tour blanche Ulysse.

Dans La guerre des chats, l’auteur mit à sa loi

Dix bandits recherchés qui régnaient sur les bois.

 

59

« Le plus dur reste à faire », observe Scaramouche

Qui, riant aux éclats, tout en bêlant se mouche.

Pégase, en écoutant, rêveur, la grosse caisse

D’un orchestre de jazz, regardait sous sa fesse.

Mais sa pétomanie ne faisait pas le poids.

Il en fut chagriné, péteux si l’on m’en croit.

....................................................................

Retrouvons sur son âne un roi de pacotille

Tel qu’un poisson dans l’eau qui de la queue frétille.

Il gagne, trottinant, le quartier des faubourgs

En quête, savez-vous, de nouveaux calembours.

Dans la rue, Gargantua avait maille à partir

Avec certain coquin qui voulait lui fournir

Un fourbi, je vous jure, impossible à fourbir.

Il ne pouvait, au deal, nullement consentir.

Il voulait d’une épée qui soit de bois doré

Pour jouer dans la pièce Ô toi mon adoré !

Le géant, enchanté de retrouver Gaspart,

Lui fit un compliment pris en fort bonne part.

Scaramouche, perplexe, apprend une nouvelle :

Son histoire réclame un coup de manivelle.

60

Sur le dos du mulet, le vieux barbon se lance.

Non sans mauvaise grâce, il rechigne et s’élance.

Il tente de rester le plus digne qu’il peut.

Il hoquete et bégaie, pleurnichant quelque peu.

Diane déguisée en mendiante l’arrête.

L’auteur lui lance un oeuf, sûr de ce qu’il décrète.

Ce barbon de vieillard devra suivre Pégase

Jusqu’à sentir un vent s’étoffer sous la gaze.

Ses désirs mal placés seront moqués à point.

Pantalon démasqué sous le rouge pourpoint

Avec philosophie reverra sa copie.

Il sera plaisanté par la loquace pie.

Le roi de la Picole est rejoint par son frère

Dont, à la pelle à tarte, il botte le derrière.

Ils n’iront pas plus loin tout au moins dans la farce

Que se donnent des fous à la raison éparse.

Il y a toutefois un texte dans le texte

Dont la mise en abyme éclaire le prétexte.

Suivant comme l’on prend sa signification,

Il voit ou ne voit pas une machination.

61

Dans La guerre des chats l’auteur fait s’affronter

Deux sortes de lecteurs par l’intrigue emportés.

D’abord les partisans du roi de la Picole

Grand amateur de vins qui s’est mis à la colle

Avec une souillon qui lui pique ses sous

Pour s’acheter au souk d’affriolants dessous.

Les défenseurs enfin du seul roi légitime

Dont ils se sont gagnés l’inestimable estime.

Dans La guerre des chats, Scaramouche bataille

Contre un boulevardier qui s’avère à sa taille.

Blessé dans son orgueil, ce dernier le défie ;

A sa trogne rougie qui de nous ne se fie ?

Il y a le public conquis par Rabelais

Et celui qui soutient plutôt le vache Allais.

Scaramouche, indécis, retourne sur la touche.

Faut-il qu’il nous éclaire au fanal de sa bouche ?

Déguisé en dragon, il fait fuir les enfants

Qui s’effraient de son pied lourd comme un éléphant.

Scaramouche, vaincu, se fait hara kiri

Avec son perroquet, le fol ara qui rit.

62

Le dieu du vent, bougon, en sortant de sa sieste,

Fit tonner les autans de sa furie céleste.

Pégase tout pimpant tenta de faire mieux,

Se fâchant aussitôt avec l’hôte des cieux.

Les alizés fleuris de sa vesse rieuse

Surpassa les pétards, ô bise tapageuse !

Qu’Eole fit ouïr, fier de son tintamarre.

Un vieux juge de paix, en reniflant se marre.

Amateur de beaux lais et de clercs très obscurs,

Le satiriste exquis fit preuve d’un goût sûr.

Bien qu’il perdait le fil de toute cette histoire,

A cause du concert épatant de pétoire,

Il se souvint à temps qu’il fallait au balcon

Donner la sérénade à Diane sans dédit.

Nos vers, sur le mûrier, sortent de leur cocon.

Nous chanterons l’amour. Qu’est ce que le dé dit ?

Alea jacta est. Le menteur aviné

Ainsi qu’un chat discret, sort du buisson le nez.

« Bel ange de mon coeur, entends-tu mon discours

Que je tresse de fleurs pour te faire la cour ? »

Diane s’interroge. Est-ce le vieux barbon

Pourtant chassé de là, qui revient pour de bon ?

63

Le moment fut venu. L’âne fit sa ruade.

Un pigeon décoiffé poussa sa roucoulade.

On ne savait plus trop à quel sein se vouer.

Le public, difficile, allait-il nous louer ?

Le roi et son jumeau feraient vite la paix

Pour autant qu’un mulet lâchât lui-même un pet.

On devait ce mot d’ordre au fourbe Rabelais

Qui voulait la couronne et le sceptre d’Allais.

L’auteur n’en démord pas. On croit à tort l’inverse.

Que faire maintenant que l’espion nous épie

Comme si nous donnions dans une messe impie ?

La farce riche en noeuds dans la bêtise verse

Tandis que Scarapouille avec son fils converse

Se prenant sur le crâne une copieuse averse

Qu’un arrosoir brandi leur baye du balcon.

Coupez le mot en deux, vous obtenez bal con.

Scaramouche, en tutu, guide la sarabande

Qui, sous l’effet d’un luth, tout à coup se débande.

Voilà un bal masqué à nul autre pareil.

Diane pique un fard et nous rend l’appareil.

64

Il n’y avait personne au bout du bigophone.

Un ramdam de tambours rendit l’auteur aphone.

Qui faut-il démasquer pour savoir le fin mot

De ce conte barré, très abracadabrant ?

Le roi de la Picole est un type hilarant

Qui aime à imiter le cri des animaux.

Il suit son frère assis sur le mulet raseur.

On entend dans les bois quelques merles jaseurs.

Des sifflets. Des jurons. Une foire d’empoigne.

L’espion imbibé fait un tour de campagne.

« Musée de l’insolite », annonce un bleu panneau.

Gare à ne pas tomber dedans, chemin faisant.

« Le roi de la Picole est en tout malfaisant »,

Déplore son jumeau qui conserve l’anneau

Frappé du sceau royal, si vous vouliez la preuve

De son identité tantôt mise à l’épreuve.

Le joueur à ma gauche avance un cavalier.

Le joueur à ma droite avance un fou à lier.

......................................................................

Ulysse, de sa tour, voit le barbon sauter

Au bas du cannasson qui tombe de côté.

65

Nous étions parvenus au terme de ce jeu

Qui pose la question des mystères du je.

Qu’en est-il toutefois de la guerre des chats ?

Le chat luthier, c’est lui surtout qui se fâcha

En tançant le chat Po pour qu’il se dépéchât.

Le chat To, fort ému, en tremblant se cacha.

Chacun cherche son chat, paraît-il et je crois

Qu’il faille un peu fouiller dans les songes du roi

Pour démêler le vrai du faux en la matière.

Ce qu’il faut, en cela, c’est l’art et la manière

De dénouer les fils, un à un, de l’intrigue

Pour au final danser tous ensemble la gigue.

L’espion fit valoir son droit à remonter

Sur certain trône qu’on lui avait barboté.

Ce trône cependant siégeait dans les toilettes

Où passent en volant d’accortes alouettes.

Alors, me direz-vous, qui est l’usurpateur ?

« Je n’en sais foutre rien ! », s’emporta le lecteur.

Celui qui joue bien sûr ce rôle dans la pièce

Et qu’on doit titiller pour qu’il passe à confesse.

66

Le dénouement cherché vous demeure-t-il flou ?

Scaramouche, discret, avance à pas de loup.

Il fait tourner la clef dans le coffre à trésors.

La clef qu’il déroba lui révéla ces ors

Qui font tourner la tête aux meilleurs d’entre nous.

Scaramouche soupire en tombant à genoux.

Il touche au but final de sa quête insensée.

Il prit un cabochon qu’il fit jouer dans sa main.

« Je verrai plus serein venir à moi demain »,

Fit-il en refermant le coffre. Sa pensée

Alla vers Gargantua, le géant débonnaire.

Il n’avait qu’un seul voeu : devenir visionnaire.

Que lui faudrait-il donc endurer pour cela ?

Trouve si tu le peux le mot que l’on cela

Sous le sceau du secret au fronton de ce livre.

L’as tu identifié ? Fais alors qu’il te livre

Ce que l’oeil du dragon tire du précipice

D’une révélation à la fable propice.

Ce mot fort sybillin met à jour, pour tout gage

De plaisir attendu, le cirque du langage.

67

Pégase propulsa sa lourde cannonade

Que nous prisions autant que notre déconnade.

Mais il fut battu par la charge du mulet

Qui se fendit d’un vent qui, soufflé de son cul,

S’avérait de taille à décorner un cocu.

Et l’on sut d’un seul coup ce qu’il dissimulait

D’une foirade grasse aux pétales de rose

Qui vit, tel qu’en secret, la fleur d’anus éclose.

Il avait une odeur odieuse, insoutenable,

Ce pet échevelé, que pour notre leçon

Le spécialiste Hurtaut nomme un pet de maçon.

Fuyez la compagnie de Gaspart l’inommable.

Le barbon conchié l’apprit à ses dépens

Quand le pauvre tomba dans notre guet-apens.

Scaramouche l’affirme, il ne faut pas juger

Les parfums exhalés en fonction du flacon.

Vous vous feriez peut-être en quelque point gruger

Par la filouterie d’une blague à la con.

Qu’importe, Scaramouche a désormais son compte

De farfelus exploits pour terminer son conte.

68

Gargantua, gaillard, emboucha sa trompette

Qui fit entendre avec feu des bruits fracassants.

Il troqua l’instrument contre un jeune tromblon

Qui fit danser les fous au rythme des flonflons.

Puis il prit, loin d’ici, la poudre d’escampette

Non sans siffler un coup d’un air embarrassant.

C’est Gaspart au palais qui soudain se radine

Alors que le bon roi d’une sardine dîne.

Il en est écoeuré, rien qu’à voir ce grand sale

Qui, rabroué, se tient de faction dans la salle

Du trône, cette auberge ouverte aux quatre vents.

Scaramouche, caché, quitte son paravent.

Il assène un grand coup sur la tête du roi

Avec son cabochon qui sème ici l’effroi.

« On l’aura eu enfin, ce traître usurpateur

Qui voulut se payer la tête du facteur ! »,

Fait-il en s’emparant d’un marteau de théâtre

Pour frapper le loustic de son poing opiniâtre.

Allais s’écroule, mort, tout comme je le dis.

Sûr, il retrouvera ses pairs au paradis.

69

Scaramouche triomphe, à présent seul en scène

En faisant au public une nasarde obscène.

Il avait convoité depuis longtemps un trône

Où s’envoyer, hilare, un bon côtes-du-rhône.

Il espionna l’espion, jusque dans sa cachette.

Qui disait qu’il était un as de la gâchette ?

Le barbon, c’était lui, ce mendiant aviné

Comme Diane d’ailleurs l’avait bien soupçonné.

Il avait déclamé sa tirade de con

Posté, toute une nuit, en-dessous du balcon.

« Cela ne se peut pas », répliqua Gargantua

Qui, pour clouer le sens, également sua.

« Dans La guerre des chats, l’excérable barbon

Veut se faire passer pour notre Ulysse. » « Ah bon ? »

« Son valet lui confia le sombre stratagème

En se faisant payer d’une intrigante gemme.

Il voulait enjôler sa douce protégée. »

Ici, vous choisirez si Diane fut piégée.

Mais je ne le crois pas. Il eut beau maquiller

Sa voix en nasillant. Il dut se rhabiller.

 

70

Le barbon aurait pu parvenir à ses fins

En abusant d’Aquin qui vouait en secret

A Diane au long nez, un amour très concret.

Mais il aurait fallu suivre cet égrefin,

Cet escroc, ce pied-plat plus loin qu’on ne voulait.

Or, le baron volant, à son pied un boulet,

Combattait sa folie avec le petit lait

D’un fortifiant amer prescrit par Rabelais.

C’est alors que surgit le champion Matamor

Qui vainquit en combat singulier la mort.

D’où était-il sorti ce vantard intraitable

Qui mit avec gaîté les deux pieds sur la table ?

Mais, naturellement, de sa loge en coulisse.

Il frappa Scaramouche, au moyen d’un coup lisse.

Et tout se termina sur ce gros calembour

Où notre histoire cale : « Hambourg ! Descendons là. »

Mettons à notre humour d’épicier un holà.

Il s’agit à présent de tout lire à rebours

Du bon sens pour savoir quelle pierre Raiponce

Rapporte au fin dragon en guise de réponse.

71

Comme éclate à tout rompre un grand feu d’artifice

Sorti, n’est-ce étonnant ? d’un petit orifice,

Gaspart est mis au coin dans la salle de classe

Au motif que le sieur est un gros dégueulasse.

« Je rêve de porter l’estocade finale

A cet humour navrant, dégradant, primitif

Sur le fumier duquel fleurit la rose anale

Qui révèle et ravit un affreux plumitif 

Se mêlant de rimer », annonce Scaramouche

En matraquant ses mots avec un air farouche.

Il circule un pastiche aux contours nébuleux

Qui relève d’un art absurde et crapuleux.

Cette version de l’oeuvre est alourdie d’un style

Trivial et barbouillé qui a tout de futile.

On doit cet excercice au roué Matamor

Qui, fort d’un grand culot, n’éprouve aucun remords.

Il ressort son gourdin pour frapper sur la tête

Un Scaramouche aigri qui n’est pas à la fête.

Le vache Allais s’assoit sur le trône de plâtre

Près duquel flambe un feu. Nous fermons le théâtre.

72

Ainsi, comme on le voit, tout est rentré dans l’ordre.

Jailli du coin, Gaspart, l’enfant, est à se tordre.

Scaramouche écrivit La pine du lapin

Que vous pourriez bien mettre, en vrai, sous le sapin.

Tout irrévérencieux qu’il soit, ce conte fait

La lumière, toujours, sur l’humoresque effet,

Désopilant à souhait, d’une certaine blague

Sur les gaz que Pégase exhale quand il cague

Et dont m’est avis que le public a eu vent.

Permettez qu’on sermonne à présent le chat Pitre

Qui, chapitré, s’en va sous le ciel en rêvant.

Il doit nous expliquer quand clore le chapitre

Sur le luthier d’Aquin dans La guerre des chats.

Il était une fois un pasha scélérat

Qui se refusait à courir après les rats.

Le conteur, empo-r-té, tout rouge se fâcha

Encore qu’il fût gris ; in vino veritas.

Scaramouche, frileux, ferma le vasistas

Alors qu’un allemand demandait : « Was ist das ? »

Nous ne le savions pas plus que Léonidas.

 

 

PETIT ELOGE DU PET

 

Ce qu’on attend d’un pet, plus que le son peut-être,

C’est qu’il sente mauvais ; vite, ouvrons la fenêtre !

Quelle que soit ta vie, égaye-la de vents,

De fins petits bonheurs et de rires savants.

 

Comme le bruit fatal que fait un grand battoir,

Avec flamme, avec feu, comme un coup de butoir,

L'important, voyez-vous, plus que de tempêter,

De nuire ou de pester, c’est de toujours péter.

 

Suis jusqu’en la prairie notre âne qui trottine ;

Les fleurs à papillons qu’en abeille il butine

Lui donne des visions dignes de l’haruspice

Espiègle et sans souci qui dans sa cornue pisse.

 

Faisant son numéro, ce que le mime osa

Fut digne d’attention : mimant le mimosa

Du jaune de ses dents, il nous émut aux larmes,

Nous jetant dans le coeur de très vives alarmes.

 

Pourtant cela n’est rien ramené à ce pet

Qui pose le dandy au snobisme parfait.

Ses intestins bouchés, qu’une chiasse happait,

Se libèrent d’un coup ; le silence se fait.

 

Quant au petit fumet dont le clown se repaît

Il l’enfume avec joie ; la gaieté l’étouffa

Comme ce gaz roublard en clairon s’étoffa.

Il prit, non sans faiblir, un p’tit air circonspect.

 

Notre âne le premier, que ce pet ne dérange,

Sitôt que la pétoire en son cul le démange,

Ne s’offusque d’entendre et de jouir, si fait,

De cette vesse longue, et du meilleur effet,

 

La friandise en est olfactive et sonore.

Elle frappa le nez transi d'Eléonore.

Tombée à la renverse, elle en fut déconfite.

Dans ce pet campagnard, la pauvre fut confite.

 

On la ressuscita d’une fiasque à la rose

Dont l’arôme sucré en s’exhalant l’arrose.

La fiole, éventée, sut tenir sa promesse.

On avait ranimé la petite princesse.

 

Cette histoire, bien sûr, n’a guère de morale.

Mais les vents, capitaine, en réclameraient-ils ?

Les cors et le basson savent être subtils.

Aussi, écoutons-les, serait-ce au gré d’un râle.

 

 

 

Je suis l'inventeur de la contrainte a posteriori, une espèce de fainéantise oulipienne qui ne dit pas son nom. La chose est commode, à première vue, étant donné qu’elle revient à ne se contraindre à rien. Mais la boutade qui s’énonce ainsi ne tient pas tant, en vérité, d'une facilité d’escroc qui se passerait de commentaires que d’une tierce voie qui fait jaillir le sens de ce qu’on n’a ni prévu, ni pensé.

Il se pourrait fort que cette forfanterie signale une amplification latente et inhérente à tout langage. Le truc consisterait, veux-je croire, à moduler la partition au moyen de notes non moins potentielles qu’essentielles. Cette hérésie stylistique serait le résultat, autrement dit, d’une espèce de contrechant qu’on ne découvrirait qu’à issue du jeu, comme une astuce qui aurait été à l’oeuvre et qu’on n’aurait pas remarquée de prime abord. Une telle surenchère artistique ne serait que peu distincte du geste que fait le peintre en barbouillant un épinard dans l’épinard (à la faveur d’une mise en abyme) qui, pour relever d’une certaine valeur ajoutée, permettrait en même temps de redessiner la fiction d’après un nouveau canevas, présent en filigrane.

Non sans m’être prêté au jeu des matriochkas moi-même, je me suis avisé que l’excroissance qui se donne à voir alors participe d’une plus-value inconsciente de l’ordre de la retouche mystérieuse. Elle offre un recadrage de dernière minute, un élargissement voire un rétrécissement d’autant plus salutaire qu’il permet à l’auteur de faire coup double.

Jonathan Mayer réalise que sa romance La grosse Bertha ne comporte pas une seule occurrence du mot amour. Il s’en étonne puis se rend à l’idée qu’il n’avait pour autre projet, sans doute, que de parler d’un conflit armé sous-jacent à l’intrigue, impliquant que la bombe de l’histoire soit une pimbêche pète-sec qui ne trouvait à mettre dans son rire qu’une explosion sournoise.

Pour vous donner un exemple concret qui vous parlera sans doute plus haut et fort que ce tissu de niaiseries que j’affirme pourtant être fait de l’étoffe même des héros, il me suffira d’invoquer un roman d’espionnage où un agent secret serait le détenteur d’un tout autre secret que celui d'avoir buté son maître chanteur ; on découvrirait avec effarement qu’il n’était pas en mesure de chanter pour la simple et bonne raison qu’il avait oublié la combinaison du coffre. Fort de ce constat, il le fait sauter à l’explosif. Puis un lecteur bien attentionné pointe un détail qui avait échappé, jusqu’ici, au créateur de toute l’histoire. Le coffre ne serait qu’une métaphore de la voie/voix que ce ténor emprunte pour nous mener en bateau vers des îles paradisiaques. Sa voix de stentor ne prouve-t-elle pas au demeurant qu’il a du coffre en effet et qu’il n’a dézingué le zigue qu’à la faveur d’un passe-temps qui n’a que peu à avoir avec son argent escroqué ?

Tout à faire tournoyer sur sa pointe le compas que j’ai dans l’oeil, et pour joindre ici l’exemple au système, je découvre m’être fourvoyé à son image sur une fausse piste en croyant avoir eu la mainmise sur mon oeuvre. Rebelle par nature, elle se soustrait aux tentatives que je fais pour la cerner. La surprise qui en résulte a trait à la ruse fondamentale de l’inconscient qui nous laisse croire que nous maitrisons le processus de création alors qu’il n’en est rien.

Cela n’est pas dénué de conséquence quant à notre mise à l’épreuve qui confine à l’aveuglement le plus total. La genèse, aussi bien, se révèle sous un angle faussé. Sans m'appesantir sur un épiphénomène que certains s’empresseront de voir comme une rodomontade de capitan qui, pour nous ébaudir (on a beau dire), tremperait sa plume dans une herméneutique à la petite semaine, le barbarisme intellectuel que je profère, peut-être avec la légèreté d’une danseuse étoile, n’est pas sans m’exalter pourtant : il ouvre la porte à une pléthore de significations en concurrence qui font la part belle au douzième degré.

Mais ce serait, me dit-on, comme se fier au métrage du toit d’une bâtisse pour faire le plan, après coup, de ses fondations de ciment. Je n’en suis pas convaincu car la contrainte a posteriori se réclame moins du vice de forme que de l’avènement à une altérité pleine d’enchantements.

Quitte à vous crier une incongruité dans les oreilles, matinée de truisme, dans le but de me faire entendre de vous à la façon d’un hydravion supersonique, il s’avère que le concept fort utile que je viens d’évoquer a été exploité, a priori, dans une oeuvre de ma façon que je vois comme un lièvre victime de son propre aveuglement. Il s’est trompé partiellement sur ce qu’il se pensait avoir dit et se voit obligé de réévaluer sous la forme d’une certaine légitimité et noblesse de caractère ce qu’il prenait pour une simple infirmité (sa cécité).

Il ne lui est pas venu à l’idée qu’il n’était que la représentation d’un livre et non le livre en tant que tel. C’est bien pourquoi j’ai intitulé ce roman le Mal d'Homère afin de ménager l’espace d’un décalage que je me savais opérer dans la gestation du texte, bien convaincu que cet animal à longues oreilles me réserverait un coup fourré grâce auquel je verrais avec des yeux nouveaux l’épopée d’un langage que je mettais en tangage : un coup fourré voire une altération.

Eu égard à certain déphasage entre le réel et son leurre, le roman polyphonique que je me suis efforcé d’écrire, en décrivant l’équipée d’un géant qui ne serait qu’un nain, ou l’inverse, était pensé comme un rubik's cube mélangé dont la solution naissait d’une résolution réclamant plus que de la finesse d’esprit, une stratégie dont je me flatterais, tout aussi bien, qu’elle me soit ou me demeure inconnue, afin de la rêver ensuite au maximum de ses potentialités.

Mais je devise en vain, me semble-t-il, avec l’appétit d’un veule rêveur pour la gloriole. Mon coup d'éclat sémantique est destiné ni plus ni moins qu’à vous assourdir de son bruit vain à la façon de quelque pétard à moitié mouillé. Pour peu qu’on le sorte du trou veiné d’azur où il sommeille, mon lièvre se repaît de mots criards et tapageurs, entêtants et vachards. Il se flatte de posséder un miroir qui allonge considérablement ses courses hors du terrier. De fait, le roman que j’ai eu l’audace de penser assez révolutionnaire pour venir le proposer au comité de lecture présidé par un boa constricteur, enroulé sur son baobab comme un nabab, est un morceau de bravoure que nul n’a lu.

Telle la palissade d’une lapalissade, ce concept si inventif qu’il se targue de défriser une mémé à bigoudis ne signifie pas seulement que nous jouons sur le terrain d’un stratagème savant qui vise à faire d’une contrainte a posteriori une règle a priori. Mais encore que nous justifions l’injustifiable en somme, par un habile pas de côté : la contrainte oulipienne ne prendrait tout son sens que comme un rempotage de la pivoine que l’auteur se croyait décrire, alors qu’il n’en est rien bien sûr et qu’il se met au service sans le savoir, d’une altérité qui le confond.

Tout se joue sur une réappropriation subjective de cet artefact de faussaire qui nous possède bien plus qu’on en possède tous les tours et les trucs. Le roman met à jour de la sorte une part de mystification qui se moque bien de notre croyance en notre maîtrise de ce qui fait plus que s’échapper à nos efforts pour l'appréhender comme il convient. Notre démarche d'ordonnancement et de rationalisation du texte est, dès lors, aussi risible que possible. Nous pensons écrire mais nous prenons sous la dictée un autre texte dans le texte, qui n’apparaît qu’à la toute fin, lorsque nous apposons un point supposé parachever notre ambition de démiurge ridicule.

Pour ma part, je n’en suis guère fâché et revendique même, comme une espèce d’anomalie visuelle, cette portée qui se juxtapose au propos premier. Ce supplément de signification est même devenu un plaisir d'esthète chez moi : que vais-je bien pouvoir dire qui se cachait à moi-même jusqu’à ce que je tombe dans le panneau d’une révélation quasi mystique ?

Le Mal d’Homère, par exemple, est l’enfant d'une loufoquerie qui ne m’est apparue dans toute sa justesse qu’une fois que j’eus réalisé qu’il ne parlait pas plus d’un mal de mer que d’une épopée verbale qui tournoyerait sur des flots énigmatiques. Il m’est apparu, vous dis-je, que le véritable signe que ces aventures picaresques me faisaient tenait d’un subterfuge tout autre.

Je me suis aperçu que sa bonhomie désabusée servait de garde fou à un drame bien plus impalpable que celui de se perdre dans la houle d’un océan épique. J’ai réalisé que la nausée qui me prenait à me jeter dans le langage comme un baigneur qui ne saurait pas nager relevait, plus que d’un mal homérique, d’une notable confusion des genres.

A l'image d’un alpiniste des abymes, j’aime à me noyer dans une logorrhée verbale ayant pour effet de me procurer un bain de jouvence. Le navire du langage, torpillé par l’humour, échoue sur un rivage, la cale béante.

Aussi bien, l’hypothèse narrative que l'on hasarde se fait-elle la malle, de fil en anguille, dans une fantasmagorie qui se délite et glisse et fuit. Elle finit par ne plus rien signifier : pas plus qu’on ne couperait l’espoir en deux pour découvrir en quoi le roquefort persillé de pénicilline étanche la soif, les ressources imaginaires offrent des probabilités de réponse qui sont comme un pot aux roses sans roses.

Avec chaque apnée de langue, ce qui nous paraissait clair devient aussi trouble qu’une piquette bouchonnée. Du fait des multiplications de sens que recèle soudain le texte, à lui appliquer le filtre et le prisme du symbole, il apparaît que la ventripotence d’Homère Simpson concorde parfaitement avec l’équipée du verbe que vous forgiez sans avoir conscience de donner dans la comédie.

Pour autant, si je n'ai pas mon pareil pour court-circuiter l'esprit de sérieux, ce chancre moral qui défigure le monde, je ne suis pas assez innocent, en même temps, pour constater un tel bouillonnement sans l'étouffer aussitôt dans mon âme d’un couic suicidaire.

Eh bien, un pareil texte, je dois le dire, sert de prétexte à des plaisanteries qui font la part belle aux ruptures logiques et qui, vues sous l'angle de la contrainte a priori, ne seraient sans doute rien qu’un divertissement passable, ordinaire, aussi dispensable qu'un tambour de machine à laver dans un orchestre de jazz. Ces écarts ne seraient rien de plus, au fond, que des pointes drolatiques qui prêtent peu à conséquence.

Ajoutez y le sel de la surprise néanmoins et voilà qu'elle prend une dimension nécessaire ; il en va de même avec la contrainte qui s'impose au terme d'une étape faite le nez dans le guidon ; vous découvrez soudain le handicap pratique, et non plus théorique, avec lequel vous vous étiez lancés dans la bataille narrative ; elle vous saute aux yeux comme l'absence du lapin dans une chasse aux oeufs. Vous réalisez que pas une seule fois la lettre y ne s'est faufilée sous votre plume. Injustifiable, ce travers fait de vous un oulipien par défaut.

Assez vite, le succès s'impose avec fracas. Vous vous êtes mis sous le coup d'une contrainte inconnue et qui cependant prend un sens plus parlant qu’à travers la façon dont il en aurait été si vous vous étiez seulement forcé à prendre vos métaphores dans le monde de la mode ou à créer une doublure de chaque mot dans la penderie de vos phrases d’apprenti-écrivain.

La contrainte a posteriori est fortement psychanalytique. Elle vous révèle mieux que la première feuille d'un mille feuilles qui ne serait au mieux qu'un arbre, au pire qu’une pâtisserie étouffe-crétin, elle vous éclaire à la manière d'une impossibilité lexicale comme le nid d'amour ou un appel à la haine du bouton que Panurge a fait mettre à son pardessus et qui le cintre de trop près.

Au delà d'une simple lecture qui n’apporte rien d'autre qu’une prise en main superficielle et redondante, il est évident qu'il suffit de soupeser le poisson pour déterminer sa vie sauvage ; à l’identique, la contrainte a posteriori s’impose comme un poids-plume de boxeur sur le ring des mots.

Pour ma part je ne crois pas aux personnages mais au thon du livre qu'on pêche sur les hauts fonds de son immatérialité. Si cela n’a rien à voir avec notre démonstration, je compte sur la probabilité que quelqu’un y découvre une raison cachée, nécessaire à l’édification du lecteur.

Une contrainte pareille ne naît pas d'un raisonnement mystificateur qui vous abuserait sur les tenants et aboutissants d’un récit dont l'auteur se serait amusé à semer les indices. La contrainte dont je parle tient d'un surcroît de sens en première analyse invisible et qui participe pourtant de la matière textuelle. C'est un regard jeté sur le texte par lequel on cherche à mettre en lumière ce qu'il dissimule sous les couches de discours.

De quel trait est-il le fruit insoupçonné, une fois le roman bel et bien terminé ? Qu'est-ce qui échappe à l'intention ? Qui serait assez fin pour posséder les clefs de l'inconscient ? L'auteur lui-même ou ses lecteurs qui voient ce qu'il n'a pas vu ou à l'inverse ne voient pas l’évidente duperie qu'il s'est évertué, aventuré à monter comme un numéro de clown sur l’estrade ?

Pour moi tout est matière à rire à condition d’y mettre les formes et la manière. Le rire n'est pas forcément ironique, d’ailleurs, quand il s'attache à montrer nos travers. Il est salvateur, thérapeutique par l’esprit de connivence qu’il entretient.

M. Le Tellier se défie de la joliesse. Il lui préfère la justesse. Tout au contraire, pour ma part, je m’en rassasie jusqu’à extinction des derniers feux à l’horizon.

 

 

 

 

 

 


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